Pendant des millénaires, la géographie de l’eau a largement déterminé celle des sociétés humaines. Les villes se sont développées près des fleuves, les agricultures autour des bassins fertiles, les États en fonction de ressources hydriques qu’ils pouvaient capter, transporter ou défendre. L’Égypte dépend du Nil, la Mésopotamie du Tigre et de l’Euphrate, l’Asie du Sud de grands systèmes fluviaux alimentés par l’Himalaya. Même les puissances industrielles modernes n’ont jamais véritablement échappé à cette contrainte élémentaire : sans eau disponible en quantité suffisante, il n’existe ni grandes métropoles, ni agriculture intensive, ni industrie durable.
Mais quelque chose est en train de changer.
Pour la première fois à grande échelle, certains États commencent à dissocier une partie de leur sécurité hydrique de la quantité d’eau douce que leur territoire reçoit naturellement. Ils ne font pas disparaître la géographie. Ils investissent massivement pour la contourner.
Le dessalement de l’eau de mer est au cœur de cette transformation.
Longtemps considéré comme une solution coûteuse réservée aux monarchies pétrolières, aux îles ou aux situations d’extrême pénurie, il devient progressivement une infrastructure stratégique. Du Golfe au Maroc, d’Israël à l’Espagne, de l’Australie à la Chine, des milliards sont investis dans des installations capables de transformer une ressource pratiquement illimitée — l’eau des océans — en eau utilisable.
Cette révolution a toutefois une contrepartie. Produire de l’eau là où la nature n’en fournit pas suffisamment suppose de mobiliser de l’énergie, des capitaux, des technologies, des réseaux électriques et des infrastructures côtières. Le dessalement ne supprime donc pas les dépendances.
Il les déplace.
La rareté change d’échelle
La planète ne manque évidemment pas d’eau. Elle manque d’eau douce accessible, disponible au bon endroit, au bon moment et dans des conditions économiques acceptables.
La croissance démographique, l’urbanisation, l’augmentation des besoins agricoles et industriels, la surexploitation des nappes phréatiques et les effets du changement climatique exercent simultanément une pression croissante sur cette ressource. Plus de deux milliards de personnes vivent déjà dans des pays soumis au stress hydrique. Selon les dernières estimations conjointes de l’OMS et de l’UNICEF relayées par UN-Water, 2,1 milliards de personnes ne disposaient toujours pas en 2024 d'un accès à une eau potable gérée de manière sûre.
La question n’est plus seulement humanitaire.
Elle devient économique et stratégique.
Une pénurie d’eau prolongée affecte les rendements agricoles, accélère l’épuisement des nappes, augmente les coûts industriels, fragilise les systèmes électriques et finit par remettre en cause le développement des villes elles-mêmes. Dans certaines régions arides, l’expansion urbaine dépend désormais directement de la capacité des pouvoirs publics à créer de nouvelles ressources hydriques.
Or les solutions traditionnelles atteignent leurs limites. Construire des barrages ne produit pas de pluie. Pomper davantage dans les nappes souterraines finit par les épuiser. Transférer de l’eau entre bassins déplace la ressource sans en créer de nouvelle.
Le dessalement introduit une rupture conceptuelle : il transforme l’océan en réserve potentielle.
De la chaleur aux membranes
L’idée n’est pas nouvelle. Ce qui change est son économie.
Les premières grandes installations modernes reposaient largement sur des procédés thermiques : l’eau était chauffée, évaporée puis condensée afin de séparer l’eau douce du sel. Ces technologies ont trouvé un terrain particulièrement favorable dans les pays producteurs d’hydrocarbures du Golfe, où l’énergie abondante et bon marché permettait d’absorber leur consommation considérable.
Mais le développement de l’osmose inverse a progressivement modifié l’équation.
Le principe consiste à faire passer de l’eau salée sous forte pression à travers des membranes qui retiennent l’essentiel des sels et des impuretés. Les progrès réalisés dans les membranes, les pompes et les systèmes de récupération d’énergie ont considérablement amélioré l’efficacité du procédé. L’Agence internationale de l’énergie estime désormais que les technologies membranaires représentent plus de 80 % des capacités de dessalement installées dans le monde. Même au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où les procédés thermiques ont longtemps dominé, elles dépassent désormais 60 %.
Cette évolution est fondamentale parce qu’elle rapproche le dessalement du système électrique.
L’usine de dessalement du XXIe siècle n’est plus nécessairement l’appendice d’une centrale thermique alimentée par du pétrole ou du gaz. Elle peut fonctionner avec une électricité provenant progressivement du solaire, de l’éolien, du nucléaire ou d’un réseau diversifié.
L’eau devient ainsi une transformation de l’énergie.
Et cette transformation ouvre des possibilités nouvelles aux pays disposant de vastes façades maritimes et d’un potentiel renouvelable important.
Le Golfe, laboratoire de l’après-rareté
Nulle part cette transformation n’est aussi visible que dans la péninsule Arabique.
Les États du Conseil de coopération du Golfe concentrent à eux seuls environ un tiers des capacités mondiales de dessalement. Dans plusieurs pays, notamment les Émirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn, l’approvisionnement municipal dépend presque entièrement de cette technologie. La région Moyen-Orient–Afrique du Nord produit désormais environ 12 milliards de mètres cubes d’eau dessalée par an, dont près des deux tiers servent à l’alimentation en eau potable.
Des métropoles de plusieurs millions d’habitants ont ainsi pu se développer dans des environnements qui auraient difficilement pu soutenir de telles populations à partir de leurs seules ressources hydriques naturelles.
Le résultat constitue une démonstration spectaculaire de la capacité de la technologie à modifier les contraintes géographiques.
Mais cette réussite révèle également une vulnérabilité.
Une grande usine moderne peut produire près d’un million de mètres cubes d’eau par jour. Elle peut aussi consommer autant d’électricité qu’une ville de plusieurs centaines de milliers de foyers. L’AIE souligne que les grands complexes de dessalement du Moyen-Orient constituent désormais des infrastructures critiques dont l’interruption pourrait directement affecter l’approvisionnement en eau potable.
Dans ces pays, une centrale de dessalement n’est donc plus une simple installation industrielle.
Elle appartient à l’architecture de sécurité nationale.
Les ports pétroliers, les centrales électriques, les terminaux gaziers et les installations hydrauliques forment progressivement un même système de vulnérabilités stratégiques.
Israël et la fabrication d’un système hydrique
Israël offre une autre illustration de cette mutation.
Le pays a longtemps été confronté à une équation hydrique particulièrement difficile : croissance démographique, agriculture importante, ressources naturelles limitées et forte variabilité des précipitations. Sa réponse n’a cependant pas reposé sur le seul dessalement. Elle a consisté à construire progressivement un système combinant dessalement de l’eau de mer, réutilisation des eaux usées, infrastructures de transfert, gestion des réseaux et politiques de consommation.
En 2023, Israël a produit environ 587 millions de mètres cubes d’eau dessalée à partir de l’eau de mer, tandis que près de 595 millions de mètres cubes d’eaux usées traitées étaient réutilisés.
Le cas israélien est instructif précisément parce qu’il montre les limites d’une lecture purement technologique. Le dessalement n’est réellement transformateur que lorsqu’il est intégré à un système hydrique complet.
L’eau produite doit être transportée. Les réseaux doivent être entretenus. Les eaux usées doivent être récupérées. L’agriculture doit utiliser des ressources adaptées à ses besoins. Les réserves naturelles doivent continuer à jouer leur rôle.
La technologie ne remplace pas la politique de l’eau.
Elle lui donne de nouvelles possibilités.
Le Maroc change de paradigme
Cette évolution prend aujourd’hui une dimension particulière au Maroc.
Pendant longtemps, la stratégie hydrique du Royaume s’est largement construite autour des barrages. Cette politique a permis de sécuriser l’approvisionnement des villes, de soutenir l’agriculture irriguée et d’accompagner plusieurs décennies de développement économique. Mais la succession des années sèches, la pression exercée sur les nappes et l’augmentation des besoins urbains et agricoles ont progressivement révélé les limites d’un système dépendant des précipitations.
Le pays est désormais engagé dans une transformation beaucoup plus profonde de son modèle.
Au printemps 2026, la capacité annuelle marocaine de production d’eau dessalée atteignait environ 420 millions de mètres cubes. L’objectif annoncé est de la porter à plus de 1,7 milliard de mètres cubes par an. À l’horizon 2030, les autorités marocaines ambitionnent ainsi de couvrir plus de la moitié des besoins nationaux en eau potable grâce au dessalement, tout en consacrant une partie de cette production à l’agriculture.
Ce changement dépasse largement la construction de quelques usines supplémentaires.
Il revient à modifier la géographie hydrique du pays.
Les grandes agglomérations et les régions agricoles proches de l’Atlantique peuvent progressivement recevoir une eau dont la disponibilité dépend moins directement des précipitations. Les ressources conventionnelles libérées peuvent alors être réaffectées à d’autres territoires ou contribuer à réduire la pression sur les nappes.
Le projet de Casablanca illustre cette nouvelle échelle. Présenté par les autorités marocaines comme le plus grand projet de dessalement d’Afrique, il doit être associé à une alimentation en énergie renouvelable. Cette articulation entre eau et électricité est déterminante : le Maroc cherche moins à substituer une dépendance énergétique à une dépendance hydrique qu’à construire simultanément de nouvelles capacités dans les deux domaines.
Le dessalement devient ainsi l’un des points de rencontre entre politique de l’eau, politique énergétique, sécurité alimentaire et aménagement du territoire.
Une industrie mondiale de l’eau
Le phénomène dépasse désormais largement les pays traditionnellement associés à la pénurie hydrique.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, environ 21 000 installations de dessalement fonctionnent aujourd’hui dans près de 150 pays. La moitié des capacités reste concentrée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais les installations se multiplient en Chine, aux États-Unis, en Europe, en Asie et dans de nombreuses économies insulaires.
Cette diffusion fait émerger une industrie stratégique.
Membranes, pompes à haute pression, systèmes de récupération d’énergie, ingénierie hydraulique, traitement chimique, automatisation, construction d’infrastructures, maintenance et production électrique constituent une chaîne de valeur considérable.
Le pays qui dépend du dessalement ne dépend donc plus seulement de ses ressources naturelles. Il dépend également de sa capacité à financer, construire, exploiter et renouveler une infrastructure industrielle complexe.
Cette évolution pourrait créer une nouvelle hiérarchie.
Les États disposant à la fois d’un accès maritime, de capitaux, d’une énergie abondante et d’une ingénierie performante seront mieux placés pour sécuriser leur approvisionnement. Les pays pauvres et enclavés resteront confrontés à une équation beaucoup plus difficile.
Le paradoxe est brutal : la mer contient une quantité presque illimitée d’eau, mais transformer cette eau en ressource économique reste une affaire de puissance.
L’énergie, nouvelle frontière de l’eau
Le principal verrou demeure énergétique.
L’osmose inverse a considérablement réduit la consommation nécessaire au dessalement, mais elle ne l’a pas supprimée. L’AIE estime qu’une installation moderne traitant de l’eau de mer consomme généralement de l’ordre de 2,5 à 6 kilowattheures par mètre cube pour l’ensemble du processus, selon la technologie et les conditions d’exploitation. Les procédés thermiques peuvent demander beaucoup plus d’énergie.
À petite échelle, ces chiffres semblent modestes. À l’échelle d’une métropole ou d’un pays, ils deviennent considérables.
La demande mondiale d’énergie consacrée au dessalement a presque doublé depuis 2010 et, selon la trajectoire actuelle étudiée par l’AIE, pourrait encore doubler d’ici 2030.
C’est ici que se joue probablement la prochaine étape.
Le développement simultané du solaire photovoltaïque, de l’éolien, du stockage électrique et de réseaux plus flexibles pourrait réduire le coût énergétique du dessalement et son empreinte carbone. Les régions cumulant fort ensoleillement et accès à la mer — Afrique du Nord, péninsule Arabique, Australie, certaines parties de l’Amérique latine — disposent à cet égard d’un avantage potentiel considérable.
Le soleil pourrait indirectement devenir une source d’eau.
Non parce qu’il provoquerait davantage de précipitations, mais parce que son énergie permettrait de transformer l’océan.
Le problème ne disparaît pas dans la mer
Le dessalement possède pourtant une limite environnementale majeure : pour produire de l’eau douce, il faut séparer le sel.
Il reste donc une saumure fortement concentrée, à laquelle peuvent s’ajouter les substances utilisées lors du traitement. Lorsqu’elle est rejetée en mer sans dispersion suffisante, elle peut modifier localement la salinité, la température et les conditions d’oxygénation des écosystèmes marins.
Plus le dessalement se développera, plus cette question deviendra importante.
L’enjeu consiste donc à améliorer les systèmes de diffusion, à réduire l’usage de produits chimiques, à accroître l’efficacité des installations et, éventuellement, à valoriser certains composants présents dans les saumures.
L’illusion d’une ressource totalement illimitée serait dangereuse.
L’océan peut fournir d’immenses volumes d’eau, mais il ne constitue pas une infrastructure gratuite dans laquelle les sociétés peuvent indéfiniment puiser et rejeter sans conséquences.
Le dessalement ne sauvera pas l’agriculture mondiale
Une autre limite tient à l’économie même de l’eau.
Produire quelques centaines de litres d’eau potable par personne et par jour pour une grande ville est une chose. Produire les milliers de mètres cubes nécessaires à l’irrigation de cultures extensives en est une autre.
L’agriculture demeure de très loin le principal consommateur d’eau douce dans de nombreuses régions du monde. Utiliser massivement de l’eau dessalée pour produire des céréales ou d’autres cultures à faible valeur ajoutée reste généralement beaucoup plus difficile économiquement que de l’utiliser pour l’alimentation humaine, l’industrie ou certaines agricultures intensives à forte valeur.
Le dessalement ne permettra donc probablement pas de transformer tous les déserts en terres agricoles.
Il pourrait en revanche modifier la répartition des ressources. Si une grande métropole côtière est alimentée par de l’eau dessalée, les barrages et les nappes qu’elle utilisait auparavant peuvent être davantage consacrés à l’intérieur du territoire ou à certains usages agricoles.
Son influence dépasse ainsi largement le volume qu’il produit directement.
Quand l’eau devient une infrastructure critique
Cette transformation comporte enfin une dimension géopolitique encore insuffisamment considérée.
Un pays dépendant d’un fleuve transfrontalier doit surveiller les barrages construits en amont. Un pays dépendant des précipitations doit gérer la variabilité climatique. Un pays dépendant du dessalement doit protéger ses côtes, ses centrales électriques, ses prises d’eau, ses pipelines, ses réseaux et ses installations industrielles.
La vulnérabilité change de forme.
Les grands complexes de dessalement sont généralement situés sur les littoraux, à proximité des principales zones urbaines. Leur concentration permet des économies d’échelle mais crée également des points de défaillance majeurs. Une panne électrique prolongée, une pollution maritime, une catastrophe naturelle, une cyberattaque ou un conflit militaire peuvent perturber rapidement leur fonctionnement.
À mesure que des dizaines de millions de personnes dépendront quotidiennement de ces installations, leur protection deviendra comparable à celle des centrales électriques, des ports, des câbles sous-marins ou des terminaux énergétiques.
La sécurité hydrique entre alors pleinement dans le domaine de la sécurité nationale.
Une nouvelle géographie de la puissance
Le dessalement ne mettra pas fin aux pénuries d’eau.
Il ne remplacera ni les économies de consommation, ni la réutilisation des eaux usées, ni la modernisation des réseaux, ni la protection des nappes, ni une agriculture mieux adaptée aux ressources disponibles. Il ne résoudra pas davantage les problèmes des régions enclavées situées à des centaines de kilomètres de la mer.
Mais il modifie une équation qui paraissait autrefois presque immuable.
Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, disposer d’eau dépendait d’abord de la géographie. Il fallait qu’un fleuve traverse le territoire, qu’une nappe existe sous le sol ou que le ciel fournisse suffisamment de pluie.
Au XXIe siècle, une autre variable s’ajoute progressivement à cette géographie : la capacité industrielle.
Un État disposant d’un littoral, d’énergie, de capitaux et de technologies peut désormais fabriquer une part croissante de son eau.
Cette évolution ne signifie pas la fin de la rareté. Elle signifie que la rareté elle-même devient plus politique, plus technologique et plus économique.
Les pays les mieux préparés ne seront pas nécessairement ceux auxquels la nature aura donné le plus d’eau, mais ceux qui auront construit le système le plus résilient pour la capter, la produire, la recycler, la transporter et l’économiser.
Le dessalement n’abolit donc pas la géopolitique de l’eau.
Il en ouvre une nouvelle ère.
Sources principales
- UN-Water / OMS / UNICEF — données mondiales sur l’accès à l’eau potable, l’assainissement et le stress hydrique.
- Agence internationale de l’énergie (AIE) — Wired for water: How electrification is transforming desalination ; données sur les capacités mondiales, les technologies, la consommation énergétique et le développement de l’osmose inverse.
- Agence internationale de l’énergie (AIE) — travaux sur le nexus énergie-eau et projections de la demande énergétique liée au dessalement.
- Royaume du Maroc / Ministère de l’Équipement et de l’Eau / MAP — capacités marocaines de dessalement, objectifs à l’horizon 2030 et projets d’infrastructures hydriques.
- Israel Central Bureau of Statistics / Israel Water Authority — production d’eau dessalée, réutilisation des eaux usées et structure du système hydrique israélien.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


