La paix oblige les gouvernements à rendre des comptes. Elle expose la qualité des écoles, la solidité des infrastructures, l’état des finances publiques, la capacité de l’économie à créer des emplois et celle des institutions à corriger leurs propres erreurs. Elle laisse peu de place à l’excuse lorsque les promesses s’accumulent sans produire de résultats. La guerre modifie cette grammaire. Elle remplace le bilan par l’urgence, la discussion par la mobilisation et la recherche des responsabilités par la désignation d’une menace.

Cette transformation ne signifie pas que les États déclenchent les guerres uniquement pour dissimuler leurs échecs. L’histoire internationale ne se réduit ni à un complot permanent des gouvernants contre leurs sociétés, ni à une mécanique dans laquelle chaque crise budgétaire conduirait fatalement à un affrontement extérieur. Les guerres naissent aussi de rivalités de puissance, de revendications territoriales, de nationalismes, de dilemmes de sécurité, d’alliances mal maîtrisées, d’erreurs de perception et de décisions prises sous la pression des événements.

Mais une autre réalité demeure : lorsqu’un conflit éclate, ou lorsqu’une menace peut être présentée comme existentielle, le pouvoir politique acquiert des instruments dont il ne disposerait pas en temps ordinaire. Il peut réclamer l’unité, différer les réformes, augmenter les dépenses, restreindre certaines libertés, réorganiser l’économie et qualifier la contestation d’irresponsabilité. La guerre n’est donc pas toujours provoquée par la crise intérieure. Elle peut néanmoins devenir le refuge d’un système qui ne parvient plus à se justifier par ses résultats.

Le déplacement du jugement

La théorie dite de la « guerre de diversion » part d’une intuition simple : un dirigeant confronté à une baisse de popularité, à une contestation sociale ou à une menace pesant sur sa survie politique peut être tenté de provoquer une crise extérieure afin de déplacer l’attention collective. L’apparition d’un ennemi commun permettrait alors de rétablir une cohésion momentanée autour du drapeau et de replacer le gouvernement au centre de la communauté nationale.

Le mécanisme est politiquement séduisant. Les difficultés économiques sont complexes, lentes et distribuées entre de multiples responsabilités. L’ennemi extérieur, au contraire, simplifie le monde. Il produit une séparation visible entre le dedans et le dehors, entre la loyauté et la trahison, entre ceux qui protègent la nation et ceux qui seraient accusés d’affaiblir son effort. Un débat sur la dette, les prix, la productivité ou la désindustrialisation peut se fragmenter en diagnostics concurrents. Une menace militaire offre un récit beaucoup plus immédiatement mobilisateur.

Les recherches empiriques invitent toutefois à la prudence. La relation entre difficultés intérieures et recours à la force n’est ni automatique ni uniforme. De nombreux dirigeants impopulaires ne déclenchent aucune guerre, tandis que des gouvernements relativement stables peuvent engager des conflits pour des raisons stratégiques indépendantes de leur situation intérieure. Une opération extérieure constitue en outre un pari dangereux : la défaite peut accélérer la chute du pouvoir au lieu de le sauver.

Le cas de la guerre des Malouines en 1982 illustre cette ambivalence. La junte argentine faisait face à une profonde crise économique, à une contestation croissante et à l’épuisement de sa légitimité. La reconquête des îles devait réveiller une revendication nationale largement partagée et replacer l’armée au cœur du destin argentin. La mobilisation patriotique fut réelle, mais brève. La défaite détruisit ce qui restait du prestige du régime et précipita le retour à un pouvoir civil. La diversion avait fonctionné comme récit ; elle échoua comme stratégie de survie.

L’enseignement dépasse cet épisode. L’ennemi extérieur peut suspendre le jugement, mais il ne garantit pas son abolition. Pour durer, la mobilisation doit produire une victoire, ou du moins entretenir la conviction qu’elle reste possible. Lorsque la guerre révèle l’incompétence du pouvoir plus brutalement encore que la paix, le refuge devient un piège.

Ce que l’urgence permet

L’intérêt politique de la guerre ne tient pas seulement à sa capacité à détourner l’attention. Il réside aussi dans la transformation institutionnelle qu’elle autorise. En temps de paix, l’État doit négocier, arbitrer, justifier et respecter des procédures qui ralentissent son action. Sous l’état d’urgence, l’exécutif peut centraliser les décisions, accélérer les dépenses, modifier les priorités budgétaires et obtenir de la société un degré d’obéissance qui serait autrement difficile à imposer.

La Première Guerre mondiale en fournit une démonstration majeure. Les États européens ne se contentèrent pas de mobiliser leurs armées. Ils organisèrent la production, contrôlèrent certaines ressources, réglementèrent les échanges, étendirent la fiscalité et renforcèrent leurs moyens administratifs. Au Royaume-Uni, le Defence of the Realm Act accorda à l’exécutif de vastes pouvoirs sur l’économie et l’information. Dans plusieurs pays, la frontière entre administration civile, effort industriel et commandement militaire s’amenuisa.

Une partie de ces dispositifs disparut après le conflit. Une autre survécut, directement ou sous des formes transformées. La guerre avait démontré qu’un État pouvait lever davantage de ressources, coordonner des secteurs entiers et intervenir plus profondément dans la vie sociale. Elle avait aussi habitué les populations à des prélèvements, des contrôles et des obligations présentés comme temporaires.

Cette dynamique éclaire la formule de Charles Tilly selon laquelle la guerre a contribué à faire l’État, autant que l’État a organisé la guerre. Dans l’Europe moderne, la compétition militaire a poussé les pouvoirs à construire des administrations fiscales, à recenser les populations, à développer leurs infrastructures et à consolider leur monopole de la violence. Les nécessités du conflit ont souvent créé des capacités institutionnelles ensuite employées à des fins civiles.

Il serait pourtant trompeur d’en conclure que la guerre renforce toujours l’État. Elle peut également détruire ses ressources, fragmenter son territoire, ruiner ses finances et affaiblir durablement ses institutions. Ses effets dépendent de la structure politique antérieure, de la durée des combats, de leur localisation et de la capacité du gouvernement à convertir la mobilisation en organisation durable. La guerre peut construire des administrations ; elle peut tout autant produire des États surendettés, autoritaires et incapables de revenir à la normalité.

La production de l’unité

Dans une société pacifiée, l’unité nationale reste toujours incomplète. Les classes sociales, les territoires, les générations et les secteurs économiques ne supportent pas les mêmes coûts et ne défendent pas les mêmes intérêts. La politique consiste précisément à organiser ces désaccords sans les abolir.

La guerre tend à présenter cette pluralité comme un danger. Puisque la nation serait menacée dans son existence même, les oppositions internes doivent s’effacer, les revendications particulières attendre et les institutions se ranger derrière l’effort commun. Ce mouvement peut être sincère. Une menace extérieure réelle exige parfois une mobilisation collective et des décisions rapides. Mais il crée aussi une ressource politique considérable : le pouvoir peut confondre sa propre continuité avec celle de la nation.

Le vocabulaire change alors de fonction. Une dépense n’est plus évaluée selon son efficacité, mais selon sa contribution à la sécurité. Une restriction n’est plus une atteinte potentielle à une liberté, mais un sacrifice. Une erreur stratégique peut être protégée de la critique au nom de la solidarité avec les forces engagées. Quant au désaccord, il risque d’être présenté non comme une composante normale de la démocratie, mais comme un avantage offert à l’adversaire.

Cette logique ne nécessite même pas une guerre totale. Une confrontation prolongée, une menace diffuse ou une succession de crises peuvent produire un état de mobilisation intermédiaire : assez intense pour discipliner le débat, mais pas assez décisif pour imposer une conclusion. Le conflit devient alors un horizon permanent. L’urgence n’a plus de terme clairement défini et la normalité ne revient jamais complètement.

C’est dans cette durée que la menace extérieure peut devenir indispensable. Non parce que les responsables politiques contrôleraient tous les événements, mais parce qu’un système institutionnel finit par s’organiser autour de leur prolongation. Des budgets, des carrières, des administrations, des industries et des doctrines dépendent progressivement de la perception du danger. L’ennemi n’est plus seulement un acteur extérieur : il devient un principe d’organisation intérieure.

L’économie politique de la menace

La guerre ne suspend pas l’économie. Elle en modifie les priorités, les circuits de financement et les rapports de pouvoir. Les ressources sont déplacées vers la défense, les chaînes de production sont réorientées et certaines entreprises deviennent stratégiques. Les contraintes budgétaires ordinaires peuvent être assouplies, car l’urgence rend politiquement acceptable ce que la gestion courante ne permettrait pas.

Cela ne signifie pas que les dépenses militaires seraient par nature inutiles. Un pays incapable d’assurer sa défense expose sa population, ses infrastructures et sa souveraineté. La sécurité constitue un bien public dont le coût ne peut être écarté au nom d’une conception abstraite de l’efficacité économique. Mais l’impératif de défense peut aussi protéger les décisions contre l’évaluation. Lorsque chaque programme devient indispensable et chaque interrogation suspecte, l’allocation des ressources cesse d’être une politique pour devenir un acte de foi.

La guerre facilite également l’endettement. Les populations acceptent plus volontiers que les générations futures supportent une partie du coût lorsque la survie nationale paraît engagée. Historiquement, les conflits ont accéléré l’innovation fiscale, l’émission de dette et le développement des capacités financières de l’État. Ils ont parfois permis de moderniser des administrations. Ils ont aussi laissé derrière eux des charges durables, de l’inflation et des arbitrages sociaux reportés.

La question essentielle n’est donc pas de savoir si l’État dépense, mais ce que la menace lui permet de soustraire au jugement. Une démocratie peut légitimement renforcer ses armées tout en exigeant une doctrine claire, des objectifs définis, un contrôle parlementaire et une évaluation des résultats. Le danger apparaît lorsque l’urgence devient une réponse universelle : à la dette, au déclin industriel, à la perte de confiance, à la contestation sociale ou à l’absence de projet collectif.

Dans ce cas, la politique étrangère ne résout plus la crise intérieure. Elle lui fournit un autre vocabulaire.

Les limites d’une explication totale

La tentation inverse serait d’interpréter chaque guerre comme une manipulation destinée à sauver une élite menacée. Cette lecture est aussi réductrice que celle qui isolerait totalement les choix extérieurs de la politique intérieure.

La Première Guerre mondiale ne peut être expliquée uniquement par les difficultés budgétaires des empires européens. Le système d’alliances, la compétition navale, les nationalismes, la fragilité de l’Autriche-Hongrie, les ambitions russes, la stratégie allemande et l’enchaînement des mobilisations furent déterminants. De même, la Seconde Guerre mondiale ne résulte pas simplement d’une volonté allemande de détourner l’attention de problèmes économiques. Elle procède d’une idéologie expansionniste et raciale explicitement formulée, d’un projet de domination continentale et de décisions stratégiques dont les objectifs allaient bien au-delà de la survie politique immédiate du régime.

L’Union soviétique n’a pas exporté son influence uniquement parce que son économie planifiée rencontrait des difficultés. Son comportement relevait aussi d’une idéologie universaliste, d’une recherche de profondeur stratégique, de la mémoire des invasions et d’une compétition mondiale avec les États-Unis. Symétriquement, les interventions occidentales de la guerre froide ne peuvent être réduites à la seule défense de la liberté ni à une pure stratégie de diversion : elles combinaient sécurité, influence, intérêts économiques, croyances idéologiques et contraintes politiques intérieures.

Une analyse sérieuse doit donc résister aux causalités uniques. La fragilité intérieure peut augmenter l’attrait d’une confrontation, modifier la tolérance au risque ou renforcer l’utilité politique d’un ennemi. Elle n’abolit pas les autres déterminants. Elle agit parmi eux.

Cette distinction est cruciale, car une théorie trop générale finit par devenir irréfutable. Si toute guerre prouve l’échec de l’État, toute paix armée sa préparation et toute négociation sa dissimulation, l’analyse n’explique plus rien. Elle transforme l’histoire en confirmation automatique d’une conviction préalable.

L’Europe face à son retour stratégique

Le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen a replacé les questions militaires au centre du débat public. Les budgets de défense augmentent, les industries d’armement doivent accroître leurs capacités et les gouvernements redécouvrent la vulnérabilité de chaînes logistiques longtemps organisées selon le seul critère du coût. Cette évolution répond à des menaces réelles. La Russie n’est ni une invention administrative ni un adversaire imaginaire, et l’invasion d’un État souverain ne peut être interprétée comme une simple production narrative des gouvernements occidentaux.

Mais reconnaître la réalité d’une menace n’oblige pas à suspendre l’examen des politiques conduites en son nom. L’Europe reste confrontée à une croissance faible, à des choix énergétiques contestés, à une dépendance technologique importante, à des finances publiques sous tension et à un vieillissement démographique qui fragilise ses équilibres sociaux. Le réarmement ne fera pas disparaître ces problèmes. Il peut même les rendre plus difficiles si les dépenses supplémentaires ne s’accompagnent ni d’une stratégie industrielle cohérente ni d’arbitrages budgétaires assumés.

Le risque ne réside pas seulement dans la militarisation. Il tient à la possibilité que la menace extérieure devienne l’explication commode de toutes les fragilités européennes. Certaines ont été aggravées par la guerre et ses conséquences ; d’autres lui sont antérieures. La perte de compétitivité, le retard numérique, la complexité réglementaire, l’insuffisance de l’investissement productif et les difficultés d’intégration politique ne peuvent être entièrement attribués à Moscou, à Washington ou à Pékin.

Une puissance adulte doit pouvoir se défendre sans renoncer à s’évaluer. Elle doit distinguer ce que l’adversaire lui impose de ce qu’elle s’est infligé elle-même. À défaut, la sécurité extérieure risque de devenir l’alibi de l’immobilisme intérieur.

La paix comme épreuve de vérité

La guerre est parfois nécessaire pour résister à une agression. Elle peut mobiliser les sociétés, accélérer l’innovation et révéler des solidarités que la vie ordinaire avait rendues invisibles. Mais elle demeure aussi un environnement dans lequel le pouvoir s’étend plus facilement et se justifie autrement.

La paix impose une discipline moins spectaculaire et peut-être plus difficile. Elle demande de construire sans ennemi, de réformer sans urgence, de répartir les sacrifices sans invoquer la survie nationale et de maintenir la cohésion sans effacer les désaccords. Elle oblige les gouvernements à produire de la légitimité par la compétence plutôt que par la mobilisation.

C’est pourquoi la sortie de guerre est souvent politiquement délicate. Une fois la menace diminuée, les questions différées reviennent : qui a payé, qui a bénéficié de la mobilisation, quels pouvoirs exceptionnels doivent être rendus, quelles dépenses doivent être maintenues et quels échecs avaient été provisoirement recouverts par l’urgence ? La victoire militaire elle-même ne répond pas à ces interrogations. Elle peut seulement en repousser le moment.

L’ennemi nécessaire n’est donc pas nécessairement celui que le pouvoir invente. Il peut être parfaitement réel. Il le devient politiquement lorsque son existence finit par dispenser les institutions de se réformer, par absorber tous les débats et par fournir une justification permanente à ce qui ne devait être que provisoire.

La question décisive n’est pas de savoir si les gouvernements mentent lorsqu’ils désignent une menace. Elle est de savoir ce qu’ils cessent d’expliquer dès qu’ils l’ont désignée.

Une démocratie solide ne nie pas ses ennemis. Elle refuse simplement de leur abandonner le pouvoir de définir entièrement son avenir.

Sources principales

  • Jack S. Levy, « The Diversionary Theory of War: A Critique », dans Handbook of War Studies, 1989.
  • Jaroslav Tir, « Territorial Diversion: Diversionary Theory of War and Territorial Conflict », The Journal of Politics, 2010.
  • Luis L. Schenoni, Sean Braniff et Jorge Battaglino, « Was the Malvinas/Falklands a Diversionary War? A Prospect-Theory Reinterpretation of Argentina’s Decline », Security Studies, 2020.
  • Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990–1992, Blackwell, 1992.
  • Mark Dincecco et Yuhua Wang, « State Capacity in Historical Political Economy », The Oxford Handbook of Historical Political Economy, 2023.
  • Bryan Rooney, « Emergency Powers in Democracies and International Conflict », Research & Politics, 2019.
  • Matthew Stibbe, « State of Emergency Regimes in the First World War Era », First World War Studies, 2023.