Pendant plusieurs décennies, la classe moyenne a représenté davantage qu'une catégorie de revenus. Elle incarnait une promesse. Celle qu'un emploi stable permettrait progressivement d'améliorer son niveau de vie, d'accéder à la propriété, d'épargner, d'éduquer ses enfants dans de bonnes conditions et de préparer sa retraite avec une certaine sécurité.

Cette promesse n'a pas disparu. Mais elle devient plus difficile à tenir.

Dans une grande partie du monde, le problème n'est pas nécessairement que la classe moyenne s'effondre statistiquement. Il est plus subtil : les revenus qui permettent d'être classé parmi les catégories intermédiaires garantissent de moins en moins le mode de vie qui leur était traditionnellement associé. Entre le coût du logement, l'éducation, la santé, les transports, la fiscalité, l'endettement et la difficulté croissante à constituer un patrimoine, une partie des ménages intermédiaires continue d'appartenir à la classe moyenne par le revenu tout en se sentant progressivement plus vulnérable.

Le Maroc offre une illustration particulièrement révélatrice de cette contradiction.

Une classe difficile à définir

Il n'existe pas de définition universelle de la classe moyenne. Les statisticiens peuvent la mesurer par rapport au revenu médian, au niveau de consommation, au patrimoine ou encore à la position d'un ménage dans la distribution nationale des revenus. Les sociologues y ajoutent souvent le niveau d'éducation, la profession, les aspirations et le mode de vie.

L'OCDE utilise notamment des seuils relatifs au revenu médian pour étudier les ménages à revenus intermédiaires. Cette approche permet de comparer les évolutions au sein des économies développées, mais elle montre également les limites du concept : appartenir à la classe moyenne signifie d'abord occuper une position relative dans une société donnée. Deux ménages considérés comme « moyens » dans deux pays différents peuvent disposer de niveaux de vie radicalement différents.

C'est précisément ce qui rend la question intéressante.

Un ménage peut être relativement favorisé par rapport au reste de la population et rester économiquement fragile dans l'absolu. À l'inverse, un revenu considéré comme modeste dans une économie riche peut offrir un niveau de consommation supérieur à celui d'une grande partie de la population mondiale.

La classe moyenne n'est donc pas seulement une quantité d'argent. Elle est une position dans une économie et, surtout, une capacité à transformer un revenu en sécurité.

Le paradoxe marocain

Au Maroc, cette distinction apparaît avec une force particulière.

Les données disponibles sur les revenus déclarés des salariés du secteur formel montrent une distribution dans laquelle des rémunérations qui resteraient modestes selon les standards des économies développées peuvent déjà placer un salarié relativement haut dans la hiérarchie salariale nationale. Un revenu mensuel de l'ordre de 10 000 dirhams est ainsi fréquemment associé, dans le débat marocain, aux catégories moyennes ou moyennes supérieures du salariat formel.

Il faut néanmoins être précis : la CNSS ne définit pas officiellement la classe moyenne à 10 000 dirhams. Ses données décrivent principalement les rémunérations déclarées dans le périmètre qu'elle couvre. Elles ne permettent ni de saisir l'ensemble des revenus des ménages ni l'importante économie informelle. La classe moyenne marocaine doit donc être analysée à partir d'un ensemble plus large d'indicateurs.

Les données du Haut-Commissariat au Plan donnent justement une image plus complète. En 2022-2023, le revenu annuel moyen atteignait environ 89 170 dirhams par ménage et 21 949 dirhams par personne. Les écarts restent considérables : en 2022, les 20 % les plus aisés concentraient 58,3 % des revenus, contre seulement 4,2 % pour les 20 % les moins aisés.

Dans ce contexte, percevoir 10 000 dirhams mensuels individuellement peut représenter une position relativement favorable. Mais cette position statistique ne signifie pas nécessairement aisance économique.

C'est là que commence le paradoxe.

Une conversion mécanique de 10 000 dirhams en euros ou en dollars n'aurait guère de sens : les prix, les loyers, les prélèvements obligatoires et les systèmes de protection sociale diffèrent profondément. En revanche, comparé aux distributions salariales des économies développées, un tel montant nominal correspondrait à un revenu très faible. Le même individu peut donc apparaître relativement privilégié dans la distribution marocaine tout en disposant d'une capacité financière qui serait assimilée aux bas revenus dans de nombreux pays riches.

Ce contraste révèle quelque chose de plus important que la comparaison elle-même : la distance entre statut relatif et sécurité économique réelle.

Quand 10 000 dirhams ne signifient pas l'aisance

Prenons un ménage urbain marocain disposant d'un revenu intermédiaire. Son budget ne se limite plus à l'alimentation et au logement.

Pour reproduire le mode de vie traditionnellement associé à la classe moyenne, il doit souvent financer simultanément un logement convenable, un véhicule ou des déplacements réguliers, l'éducation des enfants, certaines dépenses de santé, les télécommunications, l'équipement du foyer et, idéalement, une épargne de précaution.

Une partie de ces dépenses correspond ailleurs à des services publics plus largement accessibles ou à des mécanismes collectifs de mutualisation. Lorsque les ménages jugent que l'offre publique ne répond pas entièrement à leurs attentes, ils achètent une seconde fois sur le marché ce qu'ils financent déjà indirectement par l'impôt et les cotisations : école privée, soins privés, transport individuel, sécurité résidentielle ou épargne retraite complémentaire.

La pression sur le revenu disponible devient alors considérable.

Les chiffres du HCP montrent cette évolution des arbitrages. Entre 2014 et 2022, la part de l'alimentation dans les dépenses des ménages est passée de 37 % à 38,2 %, tandis que logement et énergie sont passés de 23 % à 25,4 %. Dans le même temps, la part consacrée aux loisirs et à la culture est tombée de 1,9 % à seulement 0,5 %.

Cette dernière évolution est particulièrement révélatrice. Lorsqu'un budget se contracte, les dépenses discrétionnaires sont les premières sacrifiées. La consommation continue, mais sa composition change. Le ménage ne cesse pas nécessairement d'appartenir statistiquement à la classe moyenne ; il perd progressivement la marge de manœuvre qui donnait un contenu concret à cette appartenance.

Le HCP constate d'ailleurs que le niveau de vie de la catégorie sociale intermédiaire a reculé de 4,3 % entre 2019 et 2022, après avoir progressé de 3,3 % entre 2014 et 2019. Sur l'ensemble de la période 2014-2022, sa progression annuelle moyenne n'a été que de 0,8 %, inférieure à celle observée aux deux extrémités de la distribution. L'institution souligne également l'augmentation de la vulnérabilité des catégories qui ne sont pas nécessairement ciblées par les politiques de protection sociale.

Le problème de la classe moyenne marocaine n'est donc pas simplement qu'elle voudrait consommer davantage. C'est qu'une partie de son revenu sert à acheter la sécurité économique correspondant à son statut.

Un phénomène qui dépasse le Maroc

Cette tension n'est pas propre aux économies émergentes.

Dans les pays développés, elle prend simplement une autre forme.

L'OCDE documente depuis plusieurs années la pression exercée sur les ménages à revenus intermédiaires. Dans de nombreux pays membres, leurs revenus ont progressé moins rapidement que ceux des catégories supérieures, tandis que certaines dépenses indispensables au mode de vie de la classe moyenne, notamment le logement, ont augmenté plus rapidement que le revenu médian réel.

Le logement constitue probablement le changement le plus visible.

Dans les grandes métropoles nord-américaines et européennes, devenir propriétaire nécessite souvent un effort financier beaucoup plus important qu'une génération auparavant. Même les ménages disposant de revenus confortables peuvent consacrer une part considérable de leurs ressources au loyer ou au remboursement d'un crédit immobilier.

L'effet patrimonial est majeur. Les générations ayant acheté leur logement avant les fortes hausses immobilières ont bénéficié de l'appréciation de leurs actifs. Celles qui arrivent plus tard sur le marché doivent acheter ces mêmes actifs à des prix beaucoup plus élevés.

Deux ménages ayant des revenus similaires peuvent ainsi appartenir à des mondes économiques différents selon qu'ils possèdent déjà leur logement ou qu'ils cherchent encore à l'acquérir.

La fracture traverse désormais la classe moyenne elle-même.

Du revenu au patrimoine

C'est peut-être la transformation la plus profonde.

Pendant longtemps, le revenu constituait le principal indicateur du statut économique. Il reste essentiel, mais le patrimoine joue désormais un rôle croissant.

Un ménage disposant d'un revenu moyen mais propriétaire de son logement, sans dette importante et avec une épargne financière peut bénéficier d'une sécurité considérable. Un autre ménage percevant davantage mais supportant un loyer élevé, un crédit automobile, des frais de garde d'enfants et diverses dettes peut se retrouver beaucoup plus exposé.

La question n'est donc plus seulement : combien gagnez-vous ?

Elle devient : que vous reste-t-il une fois les dépenses contraintes payées, et quels actifs possédez-vous pour absorber les chocs ?

Cette évolution contribue à une forme de stratification patrimoniale. Les héritages, les transferts familiaux et la date d'entrée sur le marché immobilier peuvent devenir presque aussi déterminants que le salaire.

La mobilité sociale change alors de nature. Il ne suffit plus nécessairement de progresser professionnellement. Il faut aussi parvenir à franchir la barrière de l'accumulation patrimoniale.

Trop riche pour être aidé, pas assez pour être protégé

La classe moyenne occupe également une position politique inconfortable.

Les politiques sociales ciblent légitimement les populations les plus vulnérables. Les catégories aisées disposent quant à elles d'une capacité financière suffisante pour absorber une partie des chocs économiques ou acheter directement les services dont elles ont besoin.

Entre les deux se trouve une population qui contribue largement au financement du système mais dont les revenus ne permettent pas toujours de se protéger individuellement contre tous les risques.

Cette zone intermédiaire peut devenir particulièrement exposée lorsque les critères d'éligibilité aux aides publiques sont stricts. Une augmentation de revenu peut faire perdre certaines prestations sans que le gain supplémentaire suffise à compenser leur disparition.

Le phénomène prend des formes différentes selon les pays, mais produit une sensation similaire : travailler davantage, progresser professionnellement et gagner plus sans constater une amélioration proportionnelle du niveau de vie disponible.

Le problème devient alors autant psychologique qu'économique.

La rupture de la promesse

Une société peut supporter d'importantes inégalités lorsque la mobilité sociale reste crédible.

L'individu accepte plus facilement l'existence de revenus très élevés s'il pense pouvoir améliorer durablement sa propre situation et offrir à ses enfants une vie meilleure. Mais lorsque cette perspective s'affaiblit, la perception des inégalités change.

La question n'est plus seulement de savoir combien possèdent les plus riches. Elle devient : pourquoi les efforts supplémentaires ne produisent-ils plus la progression attendue ?

C'est ici que la pression économique rencontre la stabilité politique.

La classe moyenne joue traditionnellement un rôle de stabilisateur. Elle possède suffisamment pour avoir intérêt à la continuité des institutions, mais reste suffisamment proche des catégories populaires pour maintenir une certaine fluidité sociale. Elle fournit une grande partie des cadres, enseignants, techniciens, professions intermédiaires, entrepreneurs, fonctionnaires et salariés qualifiés dont dépend le fonctionnement quotidien d'une économie moderne.

Son affaiblissement ne produit donc pas nécessairement une crise immédiate.

Il provoque quelque chose de plus lent : une érosion de la confiance.

Le véritable indicateur de richesse

Le cas marocain permet finalement de poser une question qui concerne aussi bien Casablanca que Paris, Toronto ou Madrid : à partir de quel moment peut-on réellement considérer qu'un ménage appartient à la classe moyenne ?

Le revenu seul ne suffit plus.

Il faudrait probablement mesurer simultanément le revenu disponible, le coût du logement, le patrimoine, l'endettement, l'accès aux services essentiels, la capacité d'épargne et la résistance aux chocs.

Un ménage qui gagne correctement sa vie mais ne peut supporter quelques mois sans revenu n'est pas économiquement sécurisé. Un ménage qui doit arbitrer entre santé, éducation, logement et épargne dispose peut-être d'un revenu intermédiaire, mais d'une marge financière limitée. Un ménage dont chaque progression salariale est absorbée par l'augmentation des dépenses contraintes peut s'enrichir statistiquement tout en ayant l'impression de stagner.

C'est peut-être là que se trouve la transformation contemporaine de la classe moyenne.

Elle ne disparaît pas nécessairement. Elle perd une partie de ce qui la définissait.

Le logement devient plus difficile à acquérir. L'épargne demande davantage d'efforts. La constitution d'un patrimoine intervient plus tard. Certains services essentiels absorbent une fraction croissante du revenu. La mobilité sociale devient moins automatique.

Au Maroc, le contraste est particulièrement saisissant : un revenu individuel de l'ordre de 10 000 dirhams peut signaler une position relativement favorable dans le salariat formel tout en restant loin de garantir l'aisance matérielle que l'expression « classe moyenne » peut suggérer.

Dans les économies développées, les montants sont différents, mais la mécanique converge : même des revenus situés au cœur de la distribution ne garantissent plus systématiquement l'accès au logement, au patrimoine et à la sécurité financière.

La question centrale n'est donc peut-être plus de savoir où commence la classe moyenne.

Elle est de savoir ce qu'il reste de la promesse qui justifiait d'y appartenir.

Sources principales

  • Haut-Commissariat au Plan, Enquête Nationale sur le Niveau de Vie des Ménages 2022-2023, rapport et principaux résultats.
  • Haut-Commissariat au Plan, données sur la distribution sociale des revenus et les indicateurs de niveau de vie.
  • Haut-Commissariat au Plan, Revenus des ménages : niveaux, sources et distribution sociale.
  • OCDE, Under Pressure: The Squeezed Middle Class.