Pendant longtemps, le procès fait aux réseaux sociaux s’est déroulé loin des tribunaux. Il appartenait aux parents, aux psychologues, aux enseignants, aux chercheurs et, parfois, aux utilisateurs eux-mêmes. On leur reprochait de fragmenter l’attention, d’occuper les nuits, de transformer la comparaison sociale en réflexe permanent et de rendre étrangement difficile un geste pourtant élémentaire : poser son téléphone.

Cette discussion est désormais entrée dans une autre dimension.

Aux États-Unis, Meta fait face à une offensive judiciaire dont l’enjeu dépasse largement Facebook ou Instagram. Le 18 août 2026 s’est ouvert à Oakland un procès fédéral opposant le groupe à une coalition de procureurs généraux américains. Vingt-neuf États participent à l’action et accusent notamment l’entreprise d’avoir conçu certains de ses services de manière à prolonger l’engagement des mineurs, tout en minimisant ou dissimulant les risques associés à leur utilisation. Meta conteste ces accusations et affirme avoir développé de nombreux dispositifs destinés à protéger les adolescents.

Derrière la bataille judiciaire apparaît pourtant une question beaucoup plus vaste.

Que se passe-t-il lorsqu’une économie fondée sur l’attention découvre qu’elle sait retenir l’être humain un peu trop efficacement ?

De l’engagement à la dépendance

Les réseaux sociaux n’ont évidemment pas inventé le désir d’être regardé, reconnu ou approuvé. Ils n’ont pas davantage créé la curiosité, la distraction ou la comparaison sociale. Leur innovation fondamentale est ailleurs : ils ont transformé ces comportements humains en données mesurables, puis ces données en systèmes industriels d’optimisation.

Chaque clic produit un signal. Chaque arrêt devant une vidéo renseigne le système. Chaque partage, commentaire, recherche, retour en arrière ou abandon contribue à préciser ce qui retient l’utilisateur.

À mesure que les plateformes apprennent, l’expérience cesse donc d’être identique pour tous. Elle devient personnelle.

Le fil n’a pratiquement plus de fin. Une vidéo en appelle une autre. Une notification ramène vers l’application. Le contenu recommandé évolue selon les réactions précédentes. Le produit observe en permanence ce qui fonctionne et ajuste ce qu’il propose.

Pris séparément, aucun de ces mécanismes ne suffit à démontrer l’existence d’une addiction. Ensemble, ils construisent cependant quelque chose d’inédit à cette échelle : un environnement numérique capable d’apprendre continuellement comment conserver l’attention de milliards d’individus.

C’est précisément ici que le débat change de nature.

Car l’utilisateur ne se trouve plus simplement face à un produit qu’il choisit de consommer. Il interagit avec un système qui apprend progressivement à anticiper ses préférences.

L’asymétrie est considérable.

Le modèle économique derrière l’écran

Pour comprendre le problème, il faut revenir à une réalité beaucoup plus simple : l’attention possède une valeur économique.

La plupart des grands réseaux sociaux proposent gratuitement leurs services aux utilisateurs parce que leur activité est principalement financée par la publicité. Plus une plateforme connaît son audience, plus elle peut proposer aux annonceurs des possibilités de ciblage et de mesure. Et plus les utilisateurs restent présents et reviennent régulièrement, plus les occasions de leur présenter des contenus commerciaux sont nombreuses.

Cela ne signifie pas que chaque minute supplémentaire passée sur Instagram se transforme mécaniquement en revenu. Mais cela crée une convergence structurelle entre engagement et performance économique.

La conséquence est fondamentale.

Pendant des années, l’industrie technologique a traité l’« engagement » comme un indicateur presque naturellement positif. Un utilisateur qui revient souvent semble satisfait. Un contenu regardé longtemps semble pertinent. Une fonctionnalité utilisée intensément semble réussie.

Mais que devient cette logique lorsque l’engagement cesse d’être entièrement volontaire ?

La frontière entre un produit excellent et un produit compulsif devient alors beaucoup moins évidente.

C’est cette frontière que les tribunaux américains commencent à explorer.

Le procès du design

Les procédures engagées contre Meta sont importantes parce qu’elles déplacent progressivement la discussion du contenu vers l’architecture même des plateformes.

Le procès fédéral actuellement ouvert en Californie porte notamment sur les accusations selon lesquelles Meta aurait trompé le public sur la sécurité de ses services et enfreint les règles américaines relatives aux données des enfants. Les États réclament également des changements susceptibles d’affecter profondément le fonctionnement des plateformes. Meta rejette l’idée d’avoir volontairement cherché à rendre ses produits dangereux ou addictifs et conteste l’interprétation faite de certains documents internes.

La nuance juridique est essentielle : les accusations ne constituent pas encore des faits définitivement établis par ce procès.

Mais leur simple examen par les tribunaux ouvre une brèche considérable.

Car si la responsabilité d'une plateforme peut être recherchée non seulement pour ce qu'un utilisateur publie, mais pour la manière dont le produit lui-même est conçu, une partie de l’architecture juridique qui a accompagné l’essor des réseaux sociaux pourrait être remise en question.

Le débat ne porterait alors plus uniquement sur la modération.

Il porterait sur le produit.

Le défilement infini est-il neutre ? La lecture automatique l’est-elle ? À partir de quel moment une notification cesse-t-elle d’informer pour commencer à solliciter ? Jusqu’où un système de recommandation peut-il optimiser la rétention d’un adolescent avant que cette optimisation ne devienne un problème de sécurité ?

Ces questions paraissaient autrefois relever de l’éthique du design.

Elles pourraient devenir des questions de droit.

Ce que Meta savait

L’affaire devient encore plus sensible lorsqu’elle rencontre les recherches internes réalisées par les entreprises elles-mêmes.

Depuis plusieurs années, des documents provenant de Meta ont alimenté le débat sur ce que l’entreprise connaissait des effets de ses plateformes, particulièrement sur les jeunes utilisateurs. Un projet de recherche de la NYU Stern School of Business recensait début 2026 des informations relatives à 35 études internes attribuées à Meta concernant les liens entre ses produits et différents risques pour la santé mentale des jeunes. Ces matériaux proviennent notamment de documents divulgués par des lanceurs d’alerte et de pièces apparues lors de procédures judiciaires.

Leur interprétation reste disputée.

Une entreprise technologique peut parfaitement étudier les effets négatifs potentiels de ses propres produits précisément parce qu’elle cherche à les réduire. L’existence d’une recherche interne ne constitue donc pas, en elle-même, la preuve d’une volonté de nuire.

La question judiciaire est plus difficile : lorsqu’une entreprise identifie un risque, que fait-elle ensuite ?

C’est là que se joue une grande partie de la bataille.

Les plaignants cherchent à démontrer que certaines connaissances existaient alors que des mécanismes favorisant l’engagement continuaient d’être déployés. Meta soutient au contraire que les documents sont parfois présentés hors contexte et met en avant les mesures prises au fil des années pour renforcer la sécurité des adolescents.

Le tribunal devra départager ces récits.

Mais la société, elle, a déjà commencé son propre procès.

Le précédent du tabac

La comparaison avec l’industrie du tabac apparaît presque inévitable.

Elle doit pourtant être maniée avec prudence.

Instagram n’est pas une cigarette. Les mécanismes biologiques, les risques médicaux et les usages sont radicalement différents. Les réseaux sociaux peuvent également créer une utilité réelle : maintenir des relations, découvrir des connaissances, développer une activité professionnelle, accéder à des communautés ou simplement se divertir.

L’analogie devient néanmoins plus intéressante lorsqu’on observe la trajectoire historique des deux controverses.

Pendant longtemps, la responsabilité liée au tabac fut essentiellement présentée comme individuelle. Le consommateur choisissait de fumer. Puis la connaissance scientifique s’est accumulée. Les documents internes sont devenus importants. Les méthodes de marketing ont été examinées. La question s’est progressivement déplacée du comportement du consommateur vers celui du producteur.

Une dynamique comparable pourrait se dessiner autour des plateformes numériques.

« Il suffit de fermer l’application » ressemble en effet à une réponse suffisante tant que l’on considère le produit comme passif.

Elle devient plus fragile lorsqu’un produit est précisément conçu pour rendre ce départ moins probable.

Le problème particulier des enfants

Cette question devient encore plus difficile lorsqu’elle concerne des mineurs.

Un adulte peut théoriquement comprendre qu’une plateforme cherche à retenir son attention. Il peut désactiver ses notifications, supprimer une application ou imposer des limites à son utilisation.

Attendre la même capacité de contrôle d’un enfant de douze ou treize ans est beaucoup plus contestable.

C’est notamment pour cette raison que la bataille actuelle se concentre autant sur les jeunes utilisateurs. Les procureurs généraux accusent Meta d’avoir attiré et retenu des enfants sur ses plateformes et d’avoir insuffisamment respecté certaines obligations relatives aux moins de treize ans. Avant même l’ouverture du procès d’août, la juge fédérale Yvonne Gonzalez Rogers avait refusé de mettre fin à l’affaire et avait donné raison aux États sur une partie de leur argumentation concernant les exigences de consentement parental prévues par le Children's Online Privacy Protection Act.

Et Meta n’est plus confronté à quelques procédures isolées.

Des familles, des collectivités publiques et des établissements scolaires ont engagé des actions contre plusieurs grandes plateformes. Plus d’un millier de districts scolaires américains ont ainsi participé à des procédures affirmant devoir supporter une partie des conséquences de la crise de santé mentale des jeunes et réclamant, entre autres, des modifications de certaines fonctionnalités comme le défilement infini ou la lecture automatique.

Le conflit commence donc à dépasser la relation entre une entreprise et ses utilisateurs.

La question devient celle des externalités.

Qui paie lorsque le produit gratuit génère ailleurs des coûts qui, eux, ne le sont pas ?

Une industrie entière dans le box des accusés

Se concentrer uniquement sur Meta serait pourtant une erreur.

Instagram et Facebook occupent une place centrale dans les procédures actuelles, mais le modèle de l’économie de l’attention dépasse largement une seule entreprise. TikTok, Snapchat et YouTube font également l’objet de contentieux concernant leurs effets supposés sur les jeunes utilisateurs.

C’est ce qui rend le moment particulièrement important.

Si les tribunaux finissent par reconnaître qu’une plateforme peut être responsable de caractéristiques de conception favorisant des comportements compulsifs, le précédent ne restera probablement pas confiné à Meta.

Toute l’industrie devra regarder ses interfaces autrement.

Une modification apparemment anodine pourrait devenir juridiquement significative. Les équipes chargées de maximiser la rétention devraient composer davantage avec celles responsables de la sécurité. Les indicateurs de temps passé pourraient devenir moins incontestablement désirables. Les produits destinés aux mineurs pourraient évoluer vers des architectures différentes de celles proposées aux adultes.

Et, surtout, la réglementation pourrait commencer à intervenir non seulement sur les contenus interdits, mais sur les mécanismes qui organisent leur consommation.

Ce serait un changement de paradigme.

Peut-on réglementer l’attention ?

La difficulté commence précisément ici.

Interdire une substance dangereuse est relativement simple à conceptualiser. Réglementer un mécanisme psychologique universel l’est beaucoup moins.

Combien de vidéos consécutives deviennent excessives ?

Combien de notifications ?

À partir de quelle heure une plateforme devrait-elle cesser de solliciter un adolescent ?

Faut-il supprimer le défilement infini, ralentir volontairement certaines interfaces, imposer des pauses, rendre les algorithmes moins personnalisés pour les mineurs ?

Et qui décide du niveau acceptable ?

L’État ?

Les parents ?

Les entreprises ?

L’utilisateur ?

Chaque réponse crée ses propres problèmes. Une réglementation trop faible risque de rester cosmétique. Une réglementation excessive pourrait infantiliser les adultes, limiter des usages légitimes ou confier aux pouvoirs publics une influence considérable sur la conception des espaces numériques.

Il n’existe donc probablement pas de bouton permettant de résoudre la question de l’addiction numérique.

Mais cela ne signifie pas que l’architecture actuelle soit la seule possible.

La véritable révolution serait peut-être économique

Derrière les procès apparaît finalement une question plus inconfortable encore.

Et si le problème n’était pas seulement le design des réseaux sociaux, mais leur modèle économique ?

Tant que la valeur d’une plateforme dépend largement de sa capacité à capter, mesurer et monétiser l’attention, l’entreprise conservera une incitation naturelle à augmenter l’engagement.

Elle peut rendre cet engagement plus sûr.

Elle peut protéger davantage les mineurs.

Elle peut introduire des limites.

Mais elle ne peut facilement renoncer au principe même de la rétention sans toucher à l’une des mécaniques centrales de son activité.

C’est probablement là que se trouve la contradiction fondamentale de l’économie de l’attention.

Nous demandons aux plateformes de nous aider à les utiliser moins alors qu’une partie de leur puissance économique repose précisément sur notre volonté de les utiliser davantage.

Un procès sans appel ?

Le verdict judiciaire, lui, reste à écrire.

Meta dispose d’arguments, conteste vigoureusement les accusations et rappelle les investissements réalisés dans la sécurité et les outils destinés aux adolescents. Les relations entre réseaux sociaux et santé mentale restent par ailleurs complexes : corrélation, causalité, vulnérabilités individuelles, environnement familial et nature des usages rendent toute conclusion universelle difficile.

Il serait donc prématuré de prononcer une condamnation scientifique ou judiciaire définitive.

Mais le procès historique de l’économie de l’attention a peut-être déjà commencé.

Pendant vingt ans, la réussite des plateformes numériques a été mesurée par leur capacité à attirer des utilisateurs, à les faire revenir et à prolonger leur présence.

Nous découvrons maintenant l’autre côté de cette performance.

Une technologie suffisamment efficace pour retenir notre attention finit nécessairement par soulever une question que l’industrie numérique aurait préféré laisser à chacun d’entre nous :

si partir devient difficile, sommes-nous encore simplement en train de choisir de rester ?

Sources principales

Reuters — Meta rejects claims it sought to hook children to Facebook, Instagram, 18 août 2026.

California Department of Justice — procédure des procureurs généraux contre Meta et décision préalable au procès, 30 juin 2026.

Associated Press — état des principales procédures visant Meta et d’autres plateformes concernant les dommages allégués envers les jeunes, 18 août 2026.

The Wall Street Journal — ouverture du procès fédéral relatif à la sécurité des enfants et aux pratiques de Meta, 18 août 2026.

NYU Stern Tech and Society Lab — Meta’s Internal Research, compilation des recherches internes rendues publiques, mise à jour mars 2026.