La condamnation de la colonisation israélienne n’est pas nouvelle. L’évocation explicite de sanctions par plusieurs grandes puissances arabes et musulmanes l’est davantage. Autour du projet E1, la diplomatie régionale semble chercher le point où la protestation pourrait devenir contrainte.
Pendant des décennies, le vocabulaire diplomatique autour du conflit israélo-palestinien a été remarquablement stable. Condamnations, appels à la retenue, références au droit international, défense de la solution à deux États et demandes adressées au Conseil de sécurité des Nations unies se sont succédé au rythme des crises et des nouvelles implantations israéliennes en Cisjordanie.
Le communiqué publié le 21 août 2026 par les ministres des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Jordanie, de l’Indonésie, du Pakistan, de la Türkiye et de l’Égypte reprend une grande partie de ce langage traditionnel. Mais il introduit également une inflexion qui mérite davantage d’attention.
Les huit pays ne se contentent pas de condamner le projet de colonisation E1. Ils soutiennent le recours à des « mesures internationales appropriées et des sanctions » contre les entités et les individus responsables d’activités de colonisation illégales, ainsi que contre ceux qui soutiennent, facilitent ou mettent en œuvre les politiques d’expansion des colonies et d’annexion.
La nuance est considérable.
Car derrière la question territoriale se dessine désormais celle du coût.
E1, quelques kilomètres au cœur du conflit
Le projet E1 concerne une zone située à l’est de Jérusalem, entre la ville et la colonie israélienne de Ma’ale Adumim. Sur une carte, l’espace paraît limité. Dans la géographie politique du conflit, il est beaucoup plus important.
Depuis des années, les opposants au projet considèrent qu’une extension significative des implantations israéliennes dans cette zone compliquerait fortement la continuité territoriale d’un éventuel État palestinien en Cisjordanie et son articulation avec Jérusalem-Est.
C’est précisément l’argument repris par les huit ministres.
Selon leur déclaration, le projet E1 favoriserait l’expansion des colonies et l’annexion tout en compromettant la continuité géographique du territoire palestinien occupé, notamment entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Il menacerait ainsi la possibilité de constituer un État palestinien indépendant et territorialement continu sur la base des lignes de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale.
La bataille autour d’E1 dépasse donc largement la construction de logements ou l’administration de quelques kilomètres carrés. Elle touche à une question beaucoup plus fondamentale : quelle géographie restera disponible si une solution politique devait un jour être négociée ?
Chaque modification durable du territoire réduit l’espace dans lequel un compromis futur peut être imaginé.
C’est cette mécanique qui explique la vigueur de la réaction diplomatique.
Quand la condamnation ne suffit plus
L’élément le plus remarquable du communiqué se trouve pourtant ailleurs.
Les huit pays affirment soutenir les efforts destinés à établir les responsabilités, y compris par des mesures internationales et des sanctions contre les personnes et entités impliquées dans les activités de colonisation. Ils demandent également qu’il soit mis fin aux soutiens ou financements contribuant à l’établissement, à l’expansion ou à la consolidation des colonies qu’ils qualifient d’illégales.
Le texte ne crée aucune sanction. Il ne précise ni leur nature, ni leur calendrier, ni les institutions susceptibles de les appliquer.
Cette distinction est essentielle.
Mais le simple fait que le vocabulaire des sanctions apparaisse dans une déclaration réunissant Riyad, Abou Dhabi, Doha, Amman, Ankara, Le Caire, Islamabad et Jakarta indique une évolution du débat.
Une condamnation diplomatique exprime une position. Une sanction cherche à modifier un comportement en lui attribuant un coût économique, financier, juridique ou politique.
Entre les deux existe toute une architecture possible : restrictions de visas, gels d’avoirs, limitations commerciales, exclusion de certaines transactions, mesures visant des organisations participant au financement des colonies ou différenciation réglementaire entre Israël et les territoires occupés.
Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que les huit gouvernements emprunteront collectivement cette voie.
Mais ils viennent d’en reconnaître explicitement le principe.
Une coalition inhabituelle
La liste des signataires est elle-même politiquement significative.
Les Émirats arabes unis entretiennent des relations diplomatiques avec Israël depuis les accords d’Abraham. L’Égypte et la Jordanie disposent depuis longtemps de traités de paix avec l’État israélien. Le Qatar occupe une position singulière dans les médiations régionales. L’Arabie saoudite demeure un acteur central de toute recomposition diplomatique future au Moyen-Orient. La Türkiye entretient avec Israël une relation faite simultanément de liens économiques, de rivalités stratégiques et de confrontations politiques.
L’Indonésie et le Pakistan ajoutent au communiqué le poids de deux des principaux pays musulmans hors du monde arabe.
Ces États ne constituent pas un bloc homogène. Ils ont des intérêts différents, entretiennent des rapports différents avec Washington et Israël et ont parfois été directement opposés sur plusieurs dossiers régionaux.
C’est précisément ce qui donne au texte une portée particulière.
Il ne s’agit pas seulement d’une position institutionnelle arabe supplémentaire. Le communiqué rassemble plusieurs centres de pouvoir du Moyen-Orient et du monde musulman autour d’un diagnostic commun : la poursuite de l’expansion territoriale israélienne menace désormais non seulement les Palestiniens, mais la possibilité même de préserver le cadre diplomatique sur lequel repose encore officiellement la recherche d’une solution au conflit.
Le paradoxe américain
Le communiqué contient également un passage politiquement intéressant concernant les États-Unis.
Les ministres inscrivent leur opposition à l’annexion dans le cadre des efforts américains de paix et invoquent explicitement les engagements du président Donald Trump contre l’annexion de la Cisjordanie.
La construction diplomatique est habile.
Elle permet aux signataires de contester la politique de colonisation sans transformer leur déclaration en confrontation directe avec Washington. Au contraire, leur argument consiste à présenter l’expansion des colonies comme incompatible non seulement avec les résolutions internationales qu’ils invoquent, mais également avec les objectifs affichés par l’administration américaine.
Cette distinction compte particulièrement pour l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte, dont les relations stratégiques avec les États-Unis restent centrales.
Le message adressé à Washington devient alors plus subtil : empêcher l’annexion et préserver la solution à deux États ne seraient pas des exigences concurrentes de la stratégie américaine, mais les conditions de sa crédibilité.
La solution à deux États face à la géographie
Depuis des années, presque toutes les grandes initiatives diplomatiques internationales continuent d’invoquer la solution à deux États.
Mais plus le temps passe, plus cette formule se heurte à une réalité physique.
Une solution politique ne dépend pas seulement de déclarations, de reconnaissances diplomatiques ou de résolutions internationales. Elle suppose un territoire susceptible de devenir un État fonctionnel.
Routes, implantations, zones militaires, régimes administratifs, infrastructures et continuités territoriales façonnent progressivement cette possibilité.
C’est pourquoi E1 possède une importance qui dépasse largement sa superficie. Le projet concentre une contradiction devenue structurelle : la communauté internationale continue de défendre officiellement la création future de deux États alors que les transformations du terrain peuvent rendre cette solution toujours plus difficile à réaliser.
À mesure que cet écart s’accroît, la diplomatie se retrouve confrontée à une question inconfortable.
Combien de temps peut-on défendre une solution politique sans agir sur les dynamiques territoriales qui risquent de la rendre impossible ?
De la parole au coût
C’est ici que le communiqué du 21 août prend son véritable sens.
Les huit ministres ne renoncent pas au langage classique de la diplomatie. Ils réaffirment le droit international, les résolutions des Nations unies, le droit des Palestiniens à l’autodétermination et la solution à deux États. Ils appellent le Conseil de sécurité et les autres acteurs internationaux à agir.
Mais ils introduisent simultanément une autre logique : celle de la responsabilité.
Cette évolution n’est pas propre au Moyen-Orient. Depuis plusieurs années, certains gouvernements occidentaux ont eux aussi adopté ou envisagé des mesures ciblant des individus ou organisations associés aux violences de colons ou à certaines activités dans les territoires occupés.
Le seuil politique devient alors différent.
Il ne s’agit plus seulement de déterminer si la colonisation doit être condamnée. Sur ce point, les positions internationales sont largement connues. La question est de savoir si des États sont disposés à transformer cette condamnation en instruments susceptibles de produire des conséquences matérielles.
Et c’est précisément là que commence l’incertitude.
Le test de la crédibilité
Les déclarations collectives ont une fonction importante dans les relations internationales. Elles construisent des positions communes, fixent des lignes rouges et préparent parfois des décisions ultérieures.
Mais elles peuvent également devenir des substituts à l’action.
Le communiqué du 21 août sera donc moins important par la fermeté de ses formulations que par ce qui pourrait éventuellement le suivre.
Si aucune mesure concrète n’est prise, l’évocation des sanctions rejoindra la longue accumulation de déclarations diplomatiques produites autour du conflit israélo-palestinien.
Si, au contraire, certains des signataires commencent à utiliser leurs instruments financiers, commerciaux ou diplomatiques pour distinguer plus nettement leurs relations avec Israël des activités liées aux colonies, le texte pourrait apparaître rétrospectivement comme le signe d’un changement plus profond.
Les États du Golfe disposent d’un poids financier considérable. La Türkiye et l’Égypte occupent des positions géopolitiques centrales. La Jordanie est directement exposée aux conséquences de toute déstabilisation palestinienne. L’Indonésie et le Pakistan apportent une profondeur politique et démographique supplémentaire.
Le potentiel d’influence existe.
La volonté de l’utiliser reste à démontrer.
Le temps des sanctions ?
La diplomatie internationale autour de la Palestine a longtemps souffert d’un écart croissant entre la fermeté du vocabulaire et la faiblesse des conséquences.
Le projet E1 remet cette contradiction au premier plan.
Les huit ministres affirment que l’expansion des colonies menace la continuité territoriale palestinienne, compromet la solution à deux États et constitue une menace pour la stabilité régionale. Mais ils franchissent également un seuil rhétorique supplémentaire en évoquant explicitement la possibilité de sanctions contre ceux qui participent à cette dynamique ou la facilitent.
Ce n’est pas encore un changement de politique.
C’est peut-être le commencement d’un changement de question.
Pendant longtemps, le débat diplomatique consistait à savoir comment condamner la colonisation.
Il pourrait progressivement devenir : quel prix faire payer pour sa poursuite ?
Sources principales
Ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis — déclaration conjointe des ministres des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, du Qatar, de la Jordanie, de l’Indonésie, du Pakistan, de la Türkiye et de l’Égypte, 21 août 2026.
Nations unies — résolutions et documentation relatives aux colonies israéliennes, au territoire palestinien occupé et à la solution à deux États.
Documentation diplomatique et juridique internationale relative au statut de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et aux activités de colonisation.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


