Le progrès promettait d’ouvrir le monde. Il en multiplie désormais les serrures. Des infrastructures numériques aux ressources stratégiques, l’avenir se construit autour d’un pouvoir de plus en plus décisif : celui d’autoriser, de limiter ou de refuser l’accès.

Pendant longtemps, l’avenir a été imaginé comme un territoire à conquérir. Chaque génération devait repousser les frontières de la précédente, disposer de davantage de connaissances, accéder à de nouvelles possibilités et transmettre à ses successeurs un monde moins contraint que celui dont elle avait hérité. Le progrès technique, l’éducation, l’industrialisation et l’expansion des échanges semblaient participer d’un même mouvement : élargir progressivement le champ des libertés humaines.

Cette représentation n’a jamais été entièrement conforme à la réalité. Les grandes transformations industrielles ont toujours produit leurs dépendances, leurs monopoles et leurs exclusions. Mais une différence apparaît aujourd’hui. Les sociétés contemporaines ne se contentent plus de dépendre des ressources nécessaires à leur développement. Elles dépendent de systèmes dont elles ne possèdent ni les infrastructures, ni les règles de fonctionnement, ni parfois même les moyens de vérifier les décisions.

L’avenir ne se présente plus seulement comme un ensemble de possibilités. Il prend progressivement la forme d’une architecture d’autorisations.

Pour communiquer, travailler, produire, se déplacer, accéder à un service ou participer à l’économie numérique, il faut désormais franchir une succession de portes techniques, commerciales et institutionnelles. Chacune possède ses conditions, ses intermédiaires et ses mécanismes de contrôle. La plupart restent invisibles tant que tout fonctionne. Elles deviennent soudain très concrètes lorsqu’un compte est suspendu, qu’une licence expire, qu’un fournisseur interrompt son service ou qu’une restriction géopolitique empêche l’accès à une technologie.

Le pouvoir ne réside plus uniquement dans la possession des moyens de production. Il réside aussi dans la capacité de décider qui peut les utiliser, dans quelles conditions et pendant combien de temps.

La propriété s'efface derrière l'accès

L’une des transformations les plus profondes de l’économie contemporaine concerne la relation entre les individus et les biens qu’ils utilisent.

Pendant une grande partie de l’histoire industrielle, acquérir un objet signifiait obtenir une capacité relativement autonome. Une machine pouvait être réparée, un livre conservé, un disque transmis, un véhicule entretenu indépendamment de son fabricant. Cette autonomie n’était jamais absolue, mais la propriété matérielle offrait une certaine continuité entre l’achat et l’usage.

L’économie numérique a progressivement modifié cette relation.

Un logiciel peut être utilisé sans jamais être possédé. Une bibliothèque de films peut disparaître avec la fin d’un abonnement. Une fonctionnalité automobile peut dépendre d’une activation commerciale. Un appareil parfaitement opérationnel peut perdre une partie de son utilité lorsque son fabricant cesse de fournir des mises à jour ou désactive un service distant.

Le consommateur ne paie plus nécessairement pour disposer durablement d’une capacité. Il paie pour conserver le droit de l’exercer.

Cette évolution possède une rationalité économique. Les abonnements permettent de financer la maintenance continue, de distribuer rapidement les améliorations et de rendre accessibles des services dont le coût initial serait autrement prohibitif. Ils peuvent également réduire certains coûts de possession.

Mais ils introduisent une dépendance nouvelle : la continuité de l’usage repose sur une relation contractuelle et technique permanente.

L’objet demeure entre les mains de son utilisateur, tandis qu’une partie de son fonctionnement reste entre celles de son fournisseur.

Cette dissociation entre possession et contrôle constitue l’une des caractéristiques fondamentales de l’économie contemporaine. Elle transforme progressivement la propriété en accès révocable, sans que cette transformation soit toujours clairement perçue.

Les infrastructures invisibles du pouvoir

L’économie mondiale repose sur une multitude d’infrastructures dont la concentration est devenue une question stratégique.

Les centres de données, les réseaux de télécommunications, les systèmes d’exploitation, les infrastructures de paiement, les plateformes de distribution et les services informatiques constituent les fondations d’une activité économique qui semble, en surface, largement décentralisée.

Un entrepreneur peut créer une entreprise depuis son domicile, vendre dans plusieurs pays et utiliser des outils autrefois réservés aux grandes organisations. Cette liberté apparente repose néanmoins sur une succession d’intermédiaires : hébergement, identification, paiement, distribution, publicité, stockage et traitement des données.

Le nombre d’acteurs visibles peut augmenter alors même que les infrastructures essentielles se concentrent.

Selon Synergy Research Group, Amazon, Microsoft et Google représentaient ensemble près des deux tiers du marché mondial des services d’infrastructure cloud au premier trimestre 2025. Cette concentration ne signifie pas que les autres fournisseurs sont inexistants, ni que tous les clients sont enfermés dans un système unique. Elle indique cependant qu’une part considérable des capacités informatiques mondiales dépend d’un nombre restreint d’opérateurs.

Le problème ne réside pas seulement dans leur taille. Il concerne les coûts de sortie.

Lorsqu’une entreprise construit ses applications autour de services propriétaires, accumule des données dans des formats spécifiques et organise ses opérations selon l’architecture d’un fournisseur, changer d’infrastructure devient progressivement plus coûteux. Les dépenses de migration, les risques d’interruption et la nécessité de reconstruire certaines fonctions peuvent transformer une décision initialement rationnelle en dépendance durable.

Ce phénomène, connu sous le nom de verrouillage fournisseur, ne constitue pas nécessairement une stratégie abusive. Il peut résulter de choix techniques ordinaires, accumulés pendant plusieurs années.

Mais ses conséquences dépassent la relation commerciale.

Une administration qui ne peut déplacer ses données, un hôpital qui dépend d’un logiciel difficilement remplaçable ou une entreprise incapable de fonctionner sans un service distant ne possèdent qu’une autonomie conditionnelle.

La question de la souveraineté se déplace alors. Elle ne concerne plus uniquement le territoire sur lequel se trouvent les infrastructures, mais la capacité réelle de les contrôler, de les auditer et de les remplacer.

L'intelligence artificielle et la concentration des capacités

L’intelligence artificielle accentue cette transformation parce qu’elle déplace une partie croissante de la valeur économique vers des ressources difficiles à reproduire.

Les modèles les plus avancés exigent des compétences scientifiques, des ensembles de données, des infrastructures électriques, des centres de calcul et des investissements considérables. Le développement de systèmes de pointe ne dépend donc pas uniquement de la qualité d’une idée ou du talent d’une équipe.

Il dépend également de l’accès aux capacités nécessaires pour la mettre en œuvre.

Le Stanford AI Index 2025 estimait à environ 78 % la proportion des modèles d’intelligence artificielle notables produits par l’industrie en 2024, contre 22 % par le monde académique. Cette répartition reflète notamment le poids croissant des ressources industrielles dans la recherche de pointe.

Il faut toutefois distinguer plusieurs réalités. Les modèles ouverts, la baisse du coût de certaines opérations d’inférence et les progrès de l’efficacité algorithmique permettent à de nouveaux acteurs d’accéder à des capacités autrefois beaucoup plus coûteuses. L’intelligence artificielle n’évolue donc pas exclusivement vers la fermeture.

Mais cette démocratisation de l’usage peut coexister avec une concentration des infrastructures fondamentales.

Une petite entreprise peut intégrer un modèle puissant à ses produits sans disposer des moyens nécessaires pour entraîner un système comparable. Elle peut créer de la valeur, innover et concurrencer d’autres entreprises, tout en restant dépendante des conditions tarifaires, techniques et contractuelles de son fournisseur.

Cette distinction entre capacité d’utilisation et capacité de maîtrise devient essentielle.

Une société peut adopter massivement l’intelligence artificielle sans développer une autonomie technologique équivalente. Un État peut moderniser ses administrations grâce à des modèles étrangers tout en renforçant sa dépendance à des infrastructures situées hors de son contrôle.

Le progrès de l’utilisateur ne garantit donc pas celui de sa souveraineté.

À mesure que l’intelligence artificielle entre dans la production, la finance, la santé, l’éducation et l’administration, la question n’est plus seulement de savoir qui possède les meilleurs modèles. Elle devient celle de savoir qui peut modifier leurs conditions d'accès, en interrompre l'utilisation ou en déterminer les limites.

La géopolitique des clés

Cette nouvelle organisation du pouvoir ne concerne pas uniquement les entreprises technologiques.

Les États ont compris que les interdépendances économiques pouvaient devenir des instruments de politique étrangère.

Les restrictions américaines sur l’exportation de certains semi-conducteurs avancés et équipements de fabrication vers la Chine illustrent cette évolution. Elles visent à limiter l’accès à des capacités technologiques considérées comme stratégiques, notamment pour les applications militaires et certains systèmes d’intelligence artificielle.

La Chine dispose, de son côté, de leviers liés à la transformation de plusieurs matières premières critiques, aux chaînes d’approvisionnement industrielles et à son poids manufacturier.

Les restrictions commerciales, les contrôles des investissements et les politiques de localisation des technologies traduisent une même prise de conscience : dans une économie fortement intégrée, contrôler un maillon difficilement substituable peut procurer une influence disproportionnée.

La mondialisation avait été largement présentée comme un système dans lequel la multiplication des échanges réduirait les risques de confrontation. Elle a effectivement créé des interdépendances capables de soutenir la coopération et de rendre certains conflits plus coûteux.

Mais elle a également constitué des points de passage obligés.

Les réseaux financiers internationaux, les technologies de pointe, les routes maritimes, les équipements industriels et certaines ressources énergétiques peuvent devenir des instruments de pression lorsqu’un acteur possède la capacité d’en restreindre l’accès.

Cette situation ne signifie pas que l’interdépendance conduit nécessairement à la domination. Les relations économiques peuvent être réciproques, et les restrictions imposent souvent des coûts à ceux qui les décident.

Elle signifie que toutes les dépendances ne sont pas symétriques.

Un pays qui possède une technologie difficilement remplaçable ne se trouve pas dans la même position que celui qui doit l’importer pour maintenir son activité industrielle. Un État disposant de plusieurs fournisseurs conserve davantage de possibilités qu’un autre lié à une infrastructure unique.

La souveraineté contemporaine se mesure ainsi moins à la proclamation de l’indépendance qu’à l’existence d’alternatives crédibles.

Quand l'identité devient une autorisation

La transformation touche également les individus.

L’identité numérique, les systèmes d’authentification, les dispositifs biométriques et les procédures automatisées de vérification occupent une place croissante dans l’accès aux services.

Leur développement répond à des besoins réels. La lutte contre la fraude, la protection des comptes, la sécurisation des paiements et la simplification administrative nécessitent des mécanismes fiables d’identification.

Un système d’identité numérique correctement conçu peut faciliter l’accès aux droits, réduire certaines démarches et permettre à des populations auparavant exclues de participer à la vie économique.

Mais la généralisation de ces dispositifs pose une question institutionnelle fondamentale : que se passe-t-il lorsque l’identification devient une condition préalable à presque toute activité ?

Dans un environnement fortement numérisé, la perte d’accès à un compte ou une erreur de vérification peut avoir des conséquences dépassant largement le service concerné. Elle peut empêcher un paiement, interrompre une relation professionnelle, compliquer une démarche administrative ou rendre temporairement inaccessible une partie de la vie quotidienne.

L’enjeu n’est donc pas de rejeter l’identification numérique. Il est de garantir que les systèmes qui l’organisent disposent de voies de recours, de mécanismes de correction et d’alternatives adaptées.

Une erreur technique ne devrait pas devenir une exclusion sociale.

Cette exigence devient encore plus importante lorsque des décisions automatisées interviennent dans l’évaluation de dossiers, la détection de comportements suspects ou l’attribution de certains services.

L’efficacité d’un système ne suffit pas à établir sa légitimité. Il faut également pouvoir comprendre ses décisions, les contester et obtenir une réparation lorsqu’elles sont erronées.

Sans ces garanties, la simplification administrative peut produire une forme paradoxale de bureaucratie : moins visible, plus rapide, mais parfois plus difficile à contester.

L'économie de la dépendance permanente

La concentration des infrastructures et la généralisation des accès conditionnels modifient les mécanismes de concurrence.

Dans une économie classique, la rivalité porte notamment sur les prix, la qualité, la disponibilité et les performances des produits. Dans une économie organisée autour de plateformes et d’écosystèmes, elle porte aussi sur la capacité de conserver durablement les utilisateurs.

Les entreprises cherchent naturellement à développer des relations commerciales stables. Elles investissent dans des services complémentaires, des interfaces intégrées et des expériences capables de réduire les frictions.

Ces stratégies peuvent apporter de véritables avantages. Un environnement cohérent simplifie les opérations, améliore la compatibilité et évite la multiplication des outils.

Mais lorsque les coûts de sortie deviennent trop élevés, la fidélité cesse d’être entièrement volontaire.

Un utilisateur peut rester dans un écosystème non parce qu’il le préfère, mais parce que ses données, ses achats, ses habitudes et ses équipements y sont devenus difficilement transférables.

La dépendance devient alors un actif économique.

Elle peut renforcer le pouvoir de fixation des prix, réduire la pression concurrentielle et décourager l’arrivée de nouveaux acteurs. Dans certains marchés, les effets de réseau amplifient encore ce phénomène : plus un service compte d’utilisateurs, plus il devient utile, et plus il devient difficile pour ses concurrents de proposer une alternative crédible.

Cette dynamique n’est cependant pas uniforme. Certains marchés restent contestables, des technologies ouvertes peuvent réduire les barrières et des changements rapides peuvent fragiliser des positions longtemps dominantes.

L’histoire économique montre d’ailleurs que les monopoles technologiques ne sont pas nécessairement permanents.

Mais elle montre aussi que leur remise en cause peut nécessiter des transformations industrielles, réglementaires ou technologiques majeures.

La concurrence ne dépend donc pas seulement du nombre d’entreprises présentes sur un marché. Elle dépend de la possibilité effective pour les utilisateurs de partir, pour les nouveaux entrants de se développer et pour les infrastructures de communiquer entre elles.

La liberté économique suppose une capacité de sortie.

Le paradoxe de l'abondance

Il existe une contradiction plus profonde encore.

Jamais les sociétés humaines n’ont disposé d’autant de connaissances accessibles, de capacités de communication et d’outils de production. Une personne équipée d’un ordinateur peut aujourd’hui accomplir des tâches qui exigeaient autrefois une organisation entière. La médecine progresse, les moyens de calcul se développent et les technologies de communication abolissent une partie des contraintes géographiques.

Pourtant, cette multiplication des possibilités ne produit pas automatiquement une multiplication équivalente des autonomies.

Une entreprise peut être plus productive tout en dépendant davantage de fournisseurs extérieurs. Un salarié peut disposer d’outils plus puissants tout en ayant moins de contrôle sur les conditions techniques de son travail. Un pays peut être mieux connecté au monde tout en devenant plus vulnérable aux décisions prises dans d’autres juridictions.

Le paradoxe tient à la différence entre puissance et maîtrise.

La puissance désigne ce qu’un système permet d’accomplir. La maîtrise désigne la capacité de comprendre ce système, de le gouverner et de continuer à agir lorsqu’il change ou disparaît.

Les sociétés contemporaines augmentent rapidement leur puissance collective. Elles ne développent pas toujours au même rythme les moyens d’en conserver la maîtrise.

Cette divergence constitue peut-être l’une des transformations politiques les plus importantes du XXIe siècle.

Le progrès technique élargit le champ des actions possibles, tandis que l’organisation économique peut concentrer les décisions relatives à ces actions.

L’humanité gagne des capacités sans nécessairement répartir le pouvoir qui les accompagne.

L'autonomie n'est pas l'autarcie

Face à cette évolution, la tentation consiste à réclamer une indépendance complète.

Les États cherchent à relocaliser certaines productions, les entreprises à diversifier leurs fournisseurs et les institutions à développer leurs propres infrastructures. Ces démarches répondent à des préoccupations légitimes, particulièrement lorsqu’elles concernent des fonctions critiques.

Mais l’autonomie absolue constitue rarement un objectif réaliste.

Les technologies modernes reposent sur des chaînes de valeur complexes, des spécialisations internationales et des investissements dont la duplication intégrale serait extrêmement coûteuse. Vouloir produire seul chaque composant, contrôler chaque infrastructure et éliminer toute dépendance pourrait réduire l’efficacité économique sans garantir une sécurité supérieure.

L’enjeu n’est donc pas de supprimer les interdépendances. Il est de les rendre gouvernables.

Cela suppose plusieurs conditions : la diversification des fournisseurs, l’interopérabilité des systèmes, la portabilité effective des données, la transparence des contrats, l’existence de capacités nationales ou régionales dans les secteurs critiques et la possibilité de maintenir certains services essentiels en cas de rupture.

La régulation de la concurrence joue également un rôle central. En Europe, le Digital Markets Act cherche notamment à limiter certaines pratiques des grandes plateformes considérées comme des contrôleurs d’accès. Le Data Act poursuit, entre autres objectifs, une amélioration des conditions d’accès et de partage des données ainsi que du changement de fournisseur pour certains services de traitement.

Ces instruments ne garantissent pas à eux seuls la disparition des dépendances. Leur efficacité dépend de leur application, de l’évolution des marchés et de la capacité des acteurs à proposer des alternatives viables.

Ils traduisent néanmoins une évolution conceptuelle importante : la liberté économique ne se réduit plus à la possibilité théorique de choisir. Elle exige que le choix puisse être exercé dans des conditions raisonnables.

Une porte n’est véritablement ouverte que lorsqu’il est possible de la franchir.

La question démocratique

Au-delà de l’économie et de la technologie, la concentration des mécanismes d’accès soulève une question démocratique.

Les sociétés modernes ont construit leurs institutions autour de principes destinés à encadrer l’exercice du pouvoir : séparation des fonctions, responsabilité, contrôle juridictionnel, publicité des règles et possibilité de contestation.

Or une partie croissante des décisions qui structurent la vie quotidienne est prise dans des environnements contractuels et techniques dont les mécanismes échappent largement au débat public.

Les entreprises privées doivent naturellement pouvoir définir les conditions de leurs services, protéger leurs infrastructures et faire respecter leurs obligations légales. Toutes les décisions commerciales ne relèvent pas de la souveraineté politique.

Mais lorsque certaines plateformes deviennent indispensables à la communication, au commerce, à l’information ou à l’activité professionnelle, leurs décisions acquièrent une portée collective qui dépasse la relation ordinaire entre un fournisseur et son client.

La difficulté consiste à encadrer cette puissance sans transformer les infrastructures numériques en instruments de contrôle étatique.

Car les États eux-mêmes peuvent utiliser les technologies d’identification, de surveillance et de restriction d’accès pour limiter les libertés qu’ils prétendent protéger.

Le problème n’oppose donc pas simplement les entreprises aux gouvernements.

Il concerne la concentration du pouvoir, quelle que soit l’institution qui l’exerce.

Une architecture numérique véritablement compatible avec les libertés publiques doit permettre le contrôle des acteurs privés sans créer de nouvelles capacités arbitraires au profit des autorités publiques.

Elle doit également préserver les droits des individus face aux deux.

La question fondamentale devient celle de la responsabilité : qui décide, selon quelles règles, avec quels contrôles et quelles possibilités de recours ?

Ce que signifie encore posséder l'avenir

Les grandes périodes de transformation technique ont toujours suscité des inquiétudes concernant la concentration du pouvoir.

L’industrialisation a renforcé certains monopoles avant de favoriser de nouvelles formes de concurrence et de régulation. L’électrification a transformé les rapports entre infrastructures publiques et entreprises privées. Les télécommunications ont créé des réseaux dont l’utilité collective imposait progressivement des obligations particulières.

L’époque actuelle ne constitue donc pas une rupture absolue avec l’histoire.

Sa singularité réside plutôt dans l’ampleur de l’intégration entre les systèmes.

Un même environnement numérique peut désormais intervenir dans la communication, l’activité économique, l’identité, la mobilité, la santé et l’accès à l’information. Les dépendances ne sont plus isolées. Elles peuvent se renforcer mutuellement.

Cette convergence rend la question du contrôle plus difficile à résoudre.

La solution ne consiste pas à choisir entre un monde entièrement ouvert et un monde entièrement sécurisé. Aucun système complexe ne peut fonctionner sans règles, sans protections et sans mécanismes d’autorisation.

Il s’agit de déterminer quelles restrictions sont nécessaires, lesquelles sont proportionnées et lesquelles servent principalement à consolider une position de pouvoir.

Il s’agit également de distinguer les dépendances librement acceptées de celles qui deviennent pratiquement impossibles à éviter.

La liberté n’exige pas de posséder personnellement chaque infrastructure dont on dépend. Elle exige de ne pas être entièrement à la merci de ceux qui les contrôlent.

Cette distinction devrait orienter les politiques industrielles, les stratégies numériques, les règles de concurrence et la conception des services publics.

Car l’avenir ne sera pas seulement déterminé par les technologies que les sociétés réussiront à inventer. Il dépendra aussi des institutions qu’elles construiront pour en organiser l’usage.

La question n’est pas de savoir si les portes continueront d’exister. Toute civilisation complexe en possède, et certaines sont indispensables à sa sécurité.

La véritable question est de savoir qui en détient les clés, qui peut en changer les serrures et ce qu’il advient de ceux qui restent dehors.

Pendant longtemps, le progrès s’est mesuré à la quantité de portes que l’humanité parvenait à ouvrir.

Il faudra désormais le mesurer aussi à sa capacité d’empêcher qu’elles se referment.


Sources principales

  • Stanford University, Institute for Human-Centered Artificial Intelligence, AI Index Report 2025. Données sur la production des modèles notables, les investissements, les performances et les coûts de l’intelligence artificielle.
  • Synergy Research Group, Q1 2025 Cloud Market Growth Stays Strong, 2025. Estimations des parts de marché mondiales des principaux fournisseurs d’infrastructure cloud.
  • Commission européenne, Digital Markets Act, règlement (UE) 2022/1925. Cadre réglementaire applicable aux grandes plateformes désignées comme contrôleurs d’accès.
  • Union européenne, Data Act, règlement (UE) 2023/2854. Dispositions relatives à l’accès aux données, à leur utilisation et au changement de fournisseur de services de traitement.
  • Bureau of Industry and Security, U.S. Department of Commerce, réglementations et communications relatives aux contrôles des exportations de semi-conducteurs avancés et de technologies associées vers la Chine, 2022–2025.
  • OCDE, Digital Economy Outlook 2024, volumes 1 et 2. Analyse des transformations de l’économie numérique, de la connectivité et des enjeux de gouvernance.
  • Banque mondiale, World Development Report 2021: Data for Better Lives. Analyse de la gouvernance des données, des asymétries de pouvoir et des conditions d’une exploitation économique et sociale équilibrée.

Note méthodologique : les données chiffrées renvoient aux éditions et périodes précisées. Les développements relatifs à la propriété, à l’autonomie, à la concentration du pouvoir et à l’avenir des libertés constituent une analyse éditoriale fondée sur ces évolutions, et non des conclusions directement attribuées aux organismes cités.