Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye demeure prisonnière d'une transition politique sans terme. Derrière la rivalité entre Tripoli et l'Est du pays, la fragmentation institutionnelle a produit une économie du pouvoir dans laquelle les hydrocarbures, les groupes armés et les interventions étrangères entretiennent un équilibre instable. Les nouvelles négociations électorales de 2026 révèlent autant les possibilités de réunification que les intérêts qui s'y opposent.

Un pays qui ne parvient pas à sortir de sa transition

En Libye, le provisoire a fini par devenir une forme durable de gouvernement. Les autorités se succèdent, les accords politiques s'accumulent et les médiations internationales se renouvellent, sans que le pays parvienne à reconstituer un pouvoir central capable d'exercer une autorité incontestée sur l'ensemble de son territoire. Quinze ans après l'intervention militaire internationale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye n'est plus engagée dans une guerre civile généralisée comparable aux affrontements des années précédentes. Elle n'est pas davantage entrée dans une véritable période de paix institutionnelle.

Cette situation échappe aux catégories habituelles de l'analyse des conflits. L'État libyen n'a pas disparu. Il conserve des institutions, une banque centrale, une compagnie pétrolière nationale, une administration, des recettes publiques et une reconnaissance internationale. Mais l'autorité politique, le contrôle militaire et la capacité de décision économique ne coïncident plus. Les institutions continuent de fonctionner tandis que les forces qui prétendent les diriger se disputent leur légitimité.

La distinction est essentielle. Un État effondré doit reconstruire ses administrations. La Libye doit résoudre une difficulté plus complexe : elle possède encore une grande partie de ses institutions, mais leur fonctionnement s'inscrit dans des rapports de pouvoir fragmentés qui empêchent leur réunification effective.

L'année 2026 illustre cette contradiction. Le 30 août, des représentants des principales institutions rivales ont signé, sous médiation des Nations unies, un accord destiné à relancer le processus électoral. Le texte prévoit notamment une réorganisation de la commission électorale et des ajustements du cadre juridique pour permettre l'organisation d'élections présidentielles et législatives dans un délai maximal de vingt-quatre mois. Deux mois plus tard, le Conseil de sécurité a prolongé jusqu'au 31 octobre 2027 le mandat de la Mission d'appui des Nations unies en Libye.

Ces développements témoignent d'une activité diplomatique réelle. Ils ne signifient pourtant pas que les principaux obstacles ont disparu. L'histoire récente du pays est jalonnée d'accords dont l'application s'est révélée beaucoup plus difficile que la négociation.

La question libyenne n'est donc plus seulement de savoir comment mettre fin à un conflit. Elle consiste à comprendre pourquoi la fragmentation continue de se reproduire alors même que presque tous les acteurs déclarent officiellement vouloir la dépasser.

L'héritage d'un État centralisé sans institutions autonomes

La crise actuelle plonge ses racines dans l'organisation du pouvoir sous Mouammar Kadhafi. Pendant plus de quatre décennies, le régime avait construit une centralisation politique reposant largement sur les réseaux personnels, les équilibres tribaux, les services de sécurité et la redistribution des revenus pétroliers. Les institutions existaient, mais leur autonomie était limitée par un système dans lequel l'autorité effective dépendait du sommet du pouvoir.

Cette architecture avait une conséquence majeure : la stabilité du pays reposait moins sur des mécanismes institutionnels capables de survivre au dirigeant que sur la capacité de celui-ci à arbitrer les rivalités et à distribuer les ressources.

La révolution de 2011 a renversé le régime sans fournir immédiatement un appareil de sécurité unifié susceptible de lui succéder. Les groupes armés issus de l'insurrection ont conservé leurs structures, leurs commandements et leurs ancrages territoriaux. Certaines formations ont été progressivement intégrées, parfois nominalement, aux institutions publiques, tout en maintenant leurs chaînes de loyauté propres.

Le vide politique a ensuite été aggravé par les rivalités entre courants idéologiques, villes, régions et coalitions militaires. La crise de 2014 a installé une division durable entre institutions concurrentes à l'Est et à l'Ouest. Les tentatives successives de réunification ont régulièrement déplacé les lignes de fracture sans les faire disparaître.

L'accord politique de Skhirat, signé au Maroc en décembre 2015 sous l'égide des Nations unies, avait cherché à rétablir une architecture institutionnelle commune. Il a constitué une étape diplomatique importante, mais n'a pas permis de résoudre la question fondamentale du monopole de la force. Les affrontements ultérieurs, notamment l'offensive lancée contre Tripoli en 2019 par les forces de Khalifa Haftar, ont montré que les arrangements institutionnels demeuraient vulnérables aux rapports de puissance militaires.

Le cessez-le-feu d'octobre 2020 a contribué à réduire les affrontements de grande ampleur. La formation d'un Gouvernement d'unité nationale en 2021 devait préparer des élections. Celles prévues en décembre de la même année ont finalement été reportées, ouvrant une nouvelle période de contestation de la légitimité exécutive.

Depuis lors, la Libye vit dans un paradoxe institutionnel : les transitions sont présentées comme les instruments nécessaires au retour de la souveraineté populaire, mais leur prolongation maintient au pouvoir des autorités dont le mandat électoral demeure contesté.

Deux centres de pouvoir, une souveraineté disputée

La division libyenne est souvent décrite comme une opposition entre Tripoli et Benghazi. Cette présentation permet de comprendre la géographie générale du conflit, mais elle masque une réalité plus complexe.

À l'Ouest, le Gouvernement d'unité nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah demeure installé à Tripoli et bénéficie de la reconnaissance internationale attachée au processus politique soutenu par les Nations unies. Son autorité dépend cependant d'arrangements avec des formations armées et des réseaux institutionnels dont les intérêts ne sont pas toujours alignés sur ceux du gouvernement.

À l'Est, la Chambre des représentants et les autorités exécutives rivales s'appuient sur un appareil politico-militaire dominé par Khalifa Haftar et ses forces. Leur influence s'étend sur une grande partie de l'Est et du Sud, régions essentielles pour la géographie énergétique et stratégique du pays.

Ces deux ensembles ne sont pas parfaitement homogènes. À Tripoli, les rivalités entre groupes armés peuvent remettre en cause les équilibres internes du pouvoir. À l'Est, la centralisation militaire autour de Haftar ne supprime ni les intérêts locaux ni les interrogations sur la succession et la distribution des responsabilités.

La fragmentation libyenne est ainsi moins une partition territoriale classique qu'une superposition d'autorités concurrentes. Certaines institutions disposent d'une reconnaissance juridique mais d'une capacité coercitive limitée. D'autres contrôlent des territoires et des infrastructures sans bénéficier d'une légitimité politique nationale équivalente.

Ce décalage rend toute réunification particulièrement difficile. Former un gouvernement commun ne suffit pas si les chaînes de commandement militaire demeurent séparées. Organiser des élections ne garantit pas la stabilité si les perdants peuvent refuser leurs résultats en conservant leurs moyens de coercition.

La difficulté n'est pas seulement de désigner celui qui gouvernera. Elle est de déterminer qui acceptera de ne plus gouverner, et dans quelles conditions.

Le pétrole, ressource nationale et instrument de pouvoir

La Libye possède un avantage économique considérable. Ses réserves prouvées de pétrole, généralement évaluées autour de 48 milliards de barils, figurent au premier rang du continent africain. Rapportées à une population d'environ sept millions d'habitants, elles représentent un potentiel de richesse nationale exceptionnel.

Cette abondance n'a pourtant pas protégé le pays contre la dégradation des services publics, l'instabilité monétaire et les difficultés sociales.

La raison tient à la structure même de son économie. Les hydrocarbures fournissent l'essentiel des recettes d'exportation et une part déterminante des ressources budgétaires. L'État dépend donc fortement de la production pétrolière, tandis que les ménages dépendent largement des dépenses publiques, des rémunérations administratives, des subventions et des importations financées par les devises.

Dans une économie aussi concentrée, contrôler l'accès aux revenus pétroliers revient à contrôler une partie essentielle du pouvoir politique.

La National Oil Corporation, chargée de l'exploitation et de la commercialisation du pétrole, occupe une position stratégique. La Banque centrale joue, de son côté, un rôle central dans la gestion des devises, des réserves et des circuits de paiement. Entre ces deux institutions se trouve l'une des principales lignes de tension du système libyen : les revenus sont nationaux, mais les demandes de financement proviennent d'autorités et de réseaux dont la légitimité et les priorités sont concurrentes.

Le pétrole peut alors devenir simultanément un facteur d'unité économique et un instrument de confrontation politique.

Les interruptions de production ou les blocages d'installations pétrolières ont régulièrement servi de moyens de pression. Ils permettent à certains acteurs de transformer leur contrôle territorial en capacité de négociation nationale. Mais ils diminuent également les recettes disponibles pour l'ensemble du pays.

Le mécanisme est particulièrement destructeur. Une faction peut chercher à obtenir une part plus importante des ressources en menaçant une activité dont dépend l'économie nationale. Le pouvoir de négociation repose ainsi sur la capacité à interrompre la création de richesse.

La crise libyenne ne correspond donc pas à une simple pénurie de ressources. Elle révèle les limites d'une économie rentière lorsque les institutions chargées de distribuer les revenus ne disposent plus d'une autorité incontestée.

La Banque centrale, au cœur de la souveraineté fragmentée

Les tensions autour de la Banque centrale montrent à quel point la rivalité institutionnelle s'est déplacée vers le contrôle des mécanismes financiers.

En 2024, un conflit sur la direction de l'institution avait provoqué une crise politique et économique majeure. Un compromis entre les institutions rivales avait ensuite permis la nomination de Naji Issa au poste de gouverneur.

Deux ans plus tard, la question est revenue au premier plan.

Le 2 novembre 2026, la Chambre des représentants réunie à Sebha a voté la nomination de Fawzi Abu Khazam à la tête de la Banque centrale, après la démission de Naji Issa. Selon les informations rapportées par Reuters, 78 des 90 membres présents ont soutenu cette décision. La Banque centrale a ensuite fait état d'une passation de fonctions, tandis que le chef du Gouvernement d'unité nationale rencontrait le nouveau responsable pour discuter des difficultés économiques et de la stabilisation du dinar.

Cet épisode ne peut être réduit à une querelle de nominations. La Banque centrale représente l'un des derniers instruments capables d'assurer une continuité financière à l'échelle nationale. Sa direction engage la crédibilité de la politique monétaire, la disponibilité des devises et la confiance dans les institutions.

L'existence d'une passation administrative ne suffit toutefois pas à résoudre les divergences sur la gouvernance financière. La question décisive demeure celle des règles de décision, du contrôle des dépenses et de la transparence des engagements pris au nom de l'État.

Lorsque plusieurs autorités revendiquent le droit d'engager les ressources publiques, la politique budgétaire devient difficile à coordonner. Les dépenses peuvent se multiplier sans correspondre à une stratégie nationale cohérente. Les investissements de long terme passent derrière les impératifs de financement immédiat des appareils administratifs et sécuritaires.

La Banque centrale est alors appelée à préserver la stabilité monétaire dans un environnement où les décisions politiques contribuent elles-mêmes à fragiliser cette stabilité.

Cette contradiction éclaire une dimension souvent négligée du conflit : la souveraineté libyenne ne se joue pas uniquement sur les frontières ou dans les institutions représentatives. Elle se joue également dans la capacité à décider qui dépense, qui reçoit, qui emprunte et qui contrôle les devises.

Une économie de la rente qui entretient la fragmentation

La persistance du système ne signifie pas que tous les acteurs souhaitent la division. Elle indique plutôt que les coûts et les bénéfices de la réunification sont répartis de manière profondément inégale.

Pour la population, l'absence de stabilité se traduit par des infrastructures dégradées, des interruptions de services, des incertitudes économiques et une faible prévisibilité de l'action publique. Pour certains groupes disposant d'un accès privilégié aux ressources, la fragmentation peut au contraire préserver des positions acquises.

Les mécanismes sont multiples.

Les nominations publiques permettent de contrôler des administrations et des budgets. Les marchés de reconstruction peuvent devenir des instruments de redistribution politique. Les subventions, particulièrement celles liées aux carburants, créent des écarts entre prix administrés et prix de marché qui peuvent alimenter des circuits de contrebande. Les groupes armés disposant d'une reconnaissance officielle peuvent bénéficier de financements publics tout en conservant une autonomie opérationnelle.

Ces pratiques ne concernent pas nécessairement l'ensemble des institutions ou des acteurs. Elles illustrent néanmoins les risques structurels d'un système dans lequel les contrôles administratifs, judiciaires et parlementaires sont affaiblis.

La fragmentation ne produit donc pas seulement des rivalités pour le pouvoir. Elle crée des possibilités de captation économique qui peuvent rendre la transition moins attractive pour ceux qui bénéficient du statu quo.

L'enjeu devient particulièrement visible dans les politiques de reconstruction. Les besoins libyens sont considérables, notamment dans l'électricité, l'eau, les transports, la santé et les infrastructures urbaines. Les destructions provoquées par les conflits, les années de sous-investissement et les catastrophes naturelles ont accru ces besoins.

Mais l'existence de ressources financières ne garantit ni la sélection rationnelle des projets ni leur exécution. Sans contrôle indépendant, les dépenses peuvent servir à consolider des alliances politiques plutôt qu'à améliorer les services.

La Libye se retrouve ainsi confrontée à une forme de paradoxe rentier : elle possède les moyens potentiels de financer son redressement, mais la compétition pour ces moyens contribue à retarder les réformes nécessaires à leur utilisation efficace.

Les milices et la transformation du pouvoir armé

La fragmentation militaire constitue le second pilier de cet équilibre.

À l'Ouest, plusieurs formations armées se sont progressivement installées au sein ou à proximité de structures publiques. Certaines assurent des fonctions de sécurité, contrôlent des installations ou disposent d'une influence sur des administrations. Cette intégration partielle a permis de maintenir certains services et de limiter ponctuellement les affrontements, mais elle n'a pas produit une chaîne de commandement nationale unifiée.

Elle a parfois créé une situation dans laquelle des groupes disposent simultanément d'une légitimité administrative, de ressources publiques et d'une capacité de contrainte indépendante.

À l'Est, les forces commandées par Khalifa Haftar présentent une organisation plus centralisée. Cette différence ne doit cependant pas être confondue avec l'existence d'une armée nationale réunifiée. La loyauté institutionnelle, les équilibres familiaux et les relations avec les partenaires étrangers continuent de peser sur l'organisation du pouvoir militaire.

La coexistence de ces modèles complique les négociations de sécurité. Une réunification authentique exigerait de définir le commandement, les recrutements, les budgets, le contrôle des armements et les mécanismes de responsabilité.

Elle impliquerait surtout de transformer des organisations dont l'influence politique repose précisément sur leur capacité militaire.

C'est pourquoi la démobilisation ne peut être envisagée indépendamment d'un accord sur les institutions et les ressources. Demander à un groupe armé de renoncer à son autonomie sans lui offrir de garanties crédibles revient à lui demander d'abandonner l'un de ses principaux instruments de sécurité et de négociation.

La difficulté est inverse pour l'État : reconnaître durablement les privilèges de chaque formation reviendrait à institutionnaliser la fragmentation que la réunification cherche à dépasser.

Les puissances étrangères et les limites de la souveraineté

La crise libyenne ne serait pas devenue aussi durable sans son internationalisation.

La Turquie a joué un rôle militaire décisif dans la défense du gouvernement installé à Tripoli face à l'offensive de 2019-2020. Sa présence s'inscrit également dans une stratégie méditerranéenne plus large, comprenant les accords maritimes, la coopération militaire et les intérêts économiques.

La Russie a développé des relations militaires et stratégiques avec les forces de l'Est. La présence de réseaux militaires russes et l'intérêt porté aux infrastructures libyennes s'inscrivent dans une politique d'influence qui dépasse le territoire national pour rejoindre les enjeux du Sahel, de la Méditerranée et de l'Afrique.

L'Égypte considère la stabilité de sa frontière occidentale comme une priorité sécuritaire. Ses relations avec les autorités de l'Est répondent à des préoccupations de sécurité, mais aussi à des intérêts économiques et régionaux.

Les Émirats arabes unis ont historiquement soutenu le camp de Haftar, notamment dans le contexte des rivalités régionales apparues après 2011. Leur positionnement s'inscrit dans une politique plus large d'influence sur les équilibres politiques et sécuritaires du monde arabe.

Les puissances européennes, particulièrement l'Italie et la France, poursuivent quant à elles des objectifs mêlant sécurité énergétique, gestion migratoire, lutte contre les réseaux criminels et stabilité méditerranéenne. Leurs priorités ne coïncident pas toujours, même lorsqu'elles soutiennent officiellement le processus conduit par les Nations unies.

Cette superposition d'intérêts explique en partie pourquoi les appels internationaux à la réunification ne se traduisent pas automatiquement par une réduction des soutiens aux différents centres de pouvoir.

Les acteurs étrangers peuvent considérer l'unité libyenne comme souhaitable à long terme tout en jugeant nécessaire, à court terme, de préserver leurs relations avec les autorités qui contrôlent les territoires ou les infrastructures utiles à leurs intérêts.

La contradiction est importante : la stabilité est recherchée comme objectif diplomatique, mais les arrangements bilatéraux peuvent contribuer à prolonger les structures de division.

Il serait néanmoins excessif de présenter les puissances étrangères comme les seules responsables de la crise. Les rivalités libyennes disposent de causes internes profondes. Les interventions extérieures les ont amplifiées, financées ou réorientées, sans les créer intégralement.

Le Sud libyen, territoire stratégique et angle mort institutionnel

La lecture de la Libye à travers ses deux grands pôles politiques laisse souvent dans l'ombre le Fezzan et les régions méridionales.

Pourtant, le Sud occupe une place centrale dans la géographie du pays. Il concentre des infrastructures énergétiques importantes, des axes commerciaux transsahariens et des espaces frontaliers reliant la Libye au Niger, au Tchad, à l'Algérie et au Soudan.

Dans ces régions, l'autorité de l'État se heurte à des contraintes particulières : immensité territoriale, faiblesse des infrastructures, rivalités locales, économies informelles et circulation transfrontalière des hommes, des marchandises et des armes.

Les communautés locales, notamment touarègues et touboues, ont été confrontées à des tensions portant sur la représentation politique, l'accès aux ressources, les droits administratifs et le contrôle des routes commerciales.

La fragmentation nationale a souvent renforcé ces difficultés. Les autorités concurrentes cherchent à consolider leur influence dans le Sud, mais les populations locales peuvent rester éloignées des centres où se prennent les décisions budgétaires.

La guerre au Soudan a ajouté une dimension régionale supplémentaire à ces vulnérabilités, en accentuant les pressions humanitaires et les risques de circulation des combattants et des armes dans les espaces frontaliers.

Le Fezzan ne constitue donc pas une périphérie secondaire. Il représente l'un des lieux où se rencontrent les fragilités de l'État libyen et celles de son environnement sahélien.

Toute stratégie de réunification qui se limiterait à un compromis entre élites de Tripoli et de l'Est risquerait de reproduire une centralisation politique sans résoudre les déséquilibres territoriaux.

La migration, entre économie clandestine et externalisation européenne

La position géographique de la Libye en fait également un territoire majeur des routes migratoires reliant l'Afrique subsaharienne et certaines régions du Moyen-Orient à l'Europe.

Depuis 2011, la fragmentation des institutions de sécurité a facilité le développement de réseaux de traite, de trafic de migrants et d'exploitation. Des organisations internationales ont documenté des détentions arbitraires, des violences, des extorsions et des traitements inhumains infligés à des migrants et demandeurs d'asile.

Ces abus ne peuvent être considérés comme de simples conséquences périphériques de la crise. Ils révèlent les effets d'une économie coercitive dans laquelle le contrôle des déplacements et des personnes peut devenir une source de revenus et d'influence.

La coopération européenne avec les autorités libyennes, notamment en matière de surveillance maritime et de contrôle migratoire, s'inscrit dans un dilemme persistant. Les gouvernements européens cherchent à limiter les traversées irrégulières et les pertes humaines en Méditerranée. Mais l'efficacité de cette politique dépend en partie d'institutions libyennes dont la gouvernance et les pratiques font l'objet de critiques récurrentes.

La question dépasse ainsi la seule gestion des frontières. Elle concerne la responsabilité des partenaires internationaux lorsqu'ils financent, équipent ou soutiennent des structures opérant dans un environnement institutionnel fragmenté.

Une politique migratoire qui ne s'accompagne pas de mécanismes crédibles de protection et de responsabilité risque de renforcer certains acteurs coercitifs sans contribuer à la reconstruction de l'État de droit.

Les élections de 2026 : une ouverture réelle, mais conditionnelle

Le processus relancé en 2026 représente une tentative de sortir de cette impasse.

La feuille de route présentée par la représentante spéciale des Nations unies, Hanna Tetteh, repose sur trois objectifs complémentaires : établir un cadre électoral viable, réunifier les institutions sous une autorité exécutive commune et organiser un dialogue structuré sur les causes profondes du conflit.

L'accord du 30 août constitue une avancée parce qu'il aborde deux questions qui avaient longtemps bloqué le processus : la composition de la commission électorale et les règles juridiques encadrant les scrutins.

Il ne garantit toutefois pas leur tenue.

L'organisation d'élections nationales suppose un accord sur l'éligibilité des candidats, les pouvoirs de la future présidence, la succession institutionnelle et les conditions de sécurité. Elle exige également que les autorités concurrentes acceptent de reconnaître les résultats, y compris lorsqu'ils leur sont défavorables.

Le précédent de décembre 2021 demeure instructif. La préparation technique d'un scrutin ne suffit pas lorsque les principaux acteurs ne s'accordent pas sur les règles politiques fondamentales.

La résolution 2835, adoptée le 30 octobre 2026 par le Conseil de sécurité, confirme cette difficulté. Elle soutient le processus électoral tout en insistant sur la réunification des institutions politiques, militaires, sécuritaires et judiciaires, ainsi que sur la nécessité d'une autorité exécutive unique.

Cette approche reconnaît implicitement qu'un scrutin organisé dans un système institutionnel fragmenté pourrait produire une nouvelle crise de légitimité au lieu de la résoudre.

Le véritable test du processus ne sera donc pas seulement l'annonce d'une date électorale. Il résidera dans la capacité des parties à accepter des règles communes, à limiter les possibilités de blocage et à transférer effectivement les prérogatives de pouvoir à des institutions nationales.

Une richesse nationale qui ne protège plus le pouvoir d'achat

Les difficultés économiques rendent cette transition plus urgente.

Lors de son intervention devant le Conseil de sécurité le 14 octobre 2026, Hanna Tetteh a indiqué que l'inflation dépassait 14 %, tandis que les Libyens subissaient une hausse des prix alimentaires, une dépréciation du dinar et des services publics peu fiables.

Le constat est particulièrement significatif pour un pays exportateur de pétrole.

Une augmentation des revenus pétroliers peut améliorer les comptes extérieurs sans se traduire par une amélioration équivalente des conditions de vie. Tout dépend de la manière dont les recettes sont converties en dépenses, en investissements, en importations et en services publics.

La dépendance aux importations accentue la vulnérabilité monétaire. Lorsque le dinar se déprécie, les biens achetés à l'étranger deviennent plus coûteux en monnaie locale. La hausse des prix réduit alors le pouvoir d'achat, même lorsque les rémunérations nominales restent inchangées.

Les difficultés de l'électricité et de l'approvisionnement en eau illustrent un autre aspect du problème. Les infrastructures nécessitent des investissements continus, des mécanismes de maintenance et une coordination administrative. Or, ces fonctions sont précisément celles que la fragmentation institutionnelle affaiblit.

Les revenus pétroliers peuvent financer des dépenses courantes sans garantir la reconstitution du capital public.

Cette distinction est fondamentale. Un État peut disposer de recettes importantes et demeurer incapable d'assurer des services essentiels lorsque ses ressources servent principalement à entretenir des équilibres politiques immédiats.

La crise libyenne est ainsi devenue une crise de productivité institutionnelle : le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de richesse produite, mais dans la capacité de l'État à la transformer en biens collectifs durables.

Trois trajectoires pour l'avenir libyen

À moyen terme, trois trajectoires apparaissent possibles.

La première serait celle d'une réunification progressive. Elle supposerait la mise en œuvre de l'accord électoral, l'établissement d'une autorité exécutive commune, une meilleure coordination des dépenses publiques et des arrangements de sécurité suffisamment crédibles pour permettre une compétition politique pacifique. Ce scénario offrirait les meilleures perspectives économiques, mais exigerait des concessions importantes de la part des principaux détenteurs du pouvoir.

La deuxième serait la prolongation du statu quo négocié. Les institutions resteraient fragmentées, mais continueraient de coopérer ponctuellement sur les hydrocarbures, la monnaie, les dépenses et certains dossiers sécuritaires. Les crises seraient contenues sans être véritablement résolues. Cette trajectoire correspond à une partie du fonctionnement observé ces dernières années et pourrait se prolonger si les acteurs préfèrent préserver leurs positions plutôt que prendre les risques d'une transition décisive.

La troisième serait une nouvelle détérioration. Un désaccord sur les ressources financières, une rupture entre groupes armés ou un conflit autour des règles électorales pourrait provoquer des affrontements localisés, des interruptions pétrolières et une nouvelle dégradation monétaire. Une reprise de la guerre à grande échelle n'est pas inévitable, mais la fragmentation maintient des mécanismes susceptibles d'alimenter des escalades.

Ces scénarios ne sont pas totalement exclusifs. La Libye pourrait progresser sur certains dossiers institutionnels tout en conservant des divisions militaires, ou parvenir à des accords financiers sans résoudre la question de la légitimité politique.

C'est précisément cette capacité à produire des compromis partiels sans transformation globale qui explique la longévité du système.

La réunification comme redistribution du pouvoir

L'avenir libyen dépendra moins de la multiplication des déclarations diplomatiques que de la modification des incitations qui entretiennent la division.

Un accord politique durable devrait répondre simultanément à plusieurs questions : comment répartir les recettes nationales, comment contrôler les dépenses publiques, comment réunifier les forces de sécurité, comment garantir l'indépendance des institutions et comment assurer que les résultats électoraux seront respectés.

Chacune de ces questions engage des intérêts matériels et des positions de pouvoir.

La réunification ne consiste donc pas simplement à rétablir une administration centrale. Elle implique de redistribuer des ressources, de réduire certaines autonomies et de soumettre des acteurs puissants à des règles communes.

Cette transformation ne pourra être obtenue par les seules pressions extérieures. Elle exige une négociation libyenne capable de produire des garanties suffisamment solides pour que les principaux acteurs considèrent la stabilité institutionnelle comme préférable à la conservation de leurs privilèges actuels.

La communauté internationale peut faciliter cette évolution en soutenant des mécanismes de transparence financière, en limitant les ingérences militaires et en coordonnant ses initiatives diplomatiques. Mais elle ne peut remplacer la construction d'un compromis national.

La Libye possède les ressources nécessaires pour redevenir un pôle économique important en Afrique du Nord et en Méditerranée. Son potentiel énergétique, sa position géographique et ses besoins de reconstruction pourraient soutenir une croissance significative dans un environnement institutionnel stabilisé.

L'obstacle décisif n'est donc ni géologique, ni démographique, ni même exclusivement financier.

Il est politique.

Quinze ans après la disparition du régime de Kadhafi, la Libye n'est pas simplement un pays qui attend la fin de sa transition. Elle est devenue un pays dans lequel la transition elle-même organise une partie des rapports de pouvoir.

Tant que la division permettra à certains acteurs de conserver des ressources, des territoires et des positions qu'ils risqueraient de perdre dans un système unifié, les accords continueront de se heurter aux mêmes résistances.

La véritable sortie de crise commencera lorsque l'unité de l'État cessera d'être seulement un objectif proclamé et deviendra, pour ceux qui détiennent le pouvoir, un intérêt plus fort que sa fragmentation.


Sources principales

  • Mission d'appui des Nations unies en Libye (UNSMIL), Political Roadmap, présentation et actualisation de la feuille de route, 2025-2026.
  • UNSMIL, Agreement on next steps towards national elections, 30 août 2026.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, déclaration sur l'accord politique libyen, 8 septembre 2026.
  • Hanna S. Tetteh, intervention devant le Conseil de sécurité sur la situation politique, économique et sécuritaire, 14 octobre 2026.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2835 (2026), 30 octobre 2026.
  • Reuters, informations sur la succession à la direction de la Banque centrale de Libye, 22 octobre et 2 novembre 2026.
  • U.S. Energy Information Administration (EIA), données structurelles sur les réserves et l'industrie pétrolière libyennes.
  • Banque mondiale, analyses économiques et données de développement relatives à la Libye.
  • Organisation internationale pour les migrations (OIM) et Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, documentation sur les migrations et les violations des droits humains en Libye.

Analyse arrêtée au 5 novembre 2026. Les scénarios prospectifs et l'interprétation des mécanismes de fragmentation relèvent de l'analyse éditoriale d'Atlas Limits.