Peter Thiel est difficile à enfermer dans une catégorie. Entrepreneur, investisseur, milliardaire, intellectuel libertarien, donateur politique, cofondateur de PayPal et de Palantir, premier grand investisseur extérieur de Facebook et figure centrale de Founders Fund, il appartient simultanément au monde de la technologie, de la finance, de la défense et de la politique américaine.
Mais l'accumulation de ces fonctions ne suffit pas à expliquer son importance.
Ce qui distingue Peter Thiel est la cohérence avec laquelle il relie depuis plus de vingt ans une certaine conception du progrès, une critique des institutions occidentales, une théorie particulière du capitalisme et une stratégie d'investissement. Là où beaucoup de milliardaires de la technologie développent une doctrine politique après avoir construit leur fortune, Thiel a progressivement utilisé son capital pour financer des entreprises correspondant à une vision du monde déjà largement constituée.
Cette vision repose sur quelques intuitions simples mais radicales : la concurrence est souvent destructrice ; les monopoles technologiques peuvent être productifs ; les démocraties modernes peinent à prendre des décisions de long terme ; les institutions deviennent bureaucratiques ; l'Occident a sous-estimé l'importance du progrès matériel ; et la technologie peut ouvrir des espaces d'action que la politique traditionnelle ne permet plus.
Pendant longtemps, ces idées semblaient marginales dans une Silicon Valley culturellement proche du libertarianisme mais économiquement concentrée sur les logiciels, Internet et les services aux consommateurs. Elles apparaissent aujourd'hui sous un autre jour. Intelligence artificielle, drones, satellites, énergie, cybersécurité, défense, exploitation des données et réindustrialisation ont replacé la technologie au cœur de la puissance des États.
Peter Thiel n'est donc pas seulement l'histoire d'un investisseur exceptionnellement prospère.
Il est aussi l'une des figures permettant de comprendre la transformation d'une partie des élites technologiques américaines.
De Francfort à Stanford
Peter Andreas Thiel naît en 1967 à Francfort, en Allemagne de l'Ouest. Sa famille émigre aux États-Unis alors qu'il est enfant. Il grandit principalement en Californie et étudie la philosophie à Stanford avant d'obtenir un diplôme de droit dans la même université.
Stanford joue un rôle déterminant dans sa formation intellectuelle.
À la fin des années 1980, Thiel participe aux controverses culturelles qui traversent les universités américaines. En 1987, il cofonde The Stanford Review, journal étudiant conservateur destiné à contester ce que ses fondateurs considèrent comme la domination idéologique progressiste du campus.
Cette expérience est importante pour comprendre la suite. Bien avant PayPal, Facebook ou Palantir, Thiel réfléchit déjà aux institutions, aux élites, à la conformité intellectuelle et aux mécanismes par lesquels certaines idées deviennent dominantes.
Sa formation philosophique compte également. L'influence de René Girard, professeur à Stanford, est régulièrement associée à sa pensée. La théorie girardienne du désir mimétique — selon laquelle les individus désirent notamment ce que désirent les autres et entrent ainsi dans des dynamiques de rivalité — offre une grille de lecture particulièrement compatible avec la méfiance que Thiel développera envers la compétition.
Cette idée réapparaîtra plus tard sous une forme économique.
Les individus imitent leurs rivaux. Les entreprises imitent leurs concurrents. Les étudiants se disputent les mêmes diplômes. Les diplômés recherchent les mêmes emplois prestigieux. Les investisseurs financent les mêmes tendances.
La concurrence, dans cette perspective, n'est pas nécessairement le moteur rationnel que suppose l'économie classique. Elle peut devenir un mécanisme d'imitation collective.
PayPal : la première expérience du pouvoir technologique
À la fin des années 1990, Thiel participe à la création de Confinity, qui développe ce qui deviendra PayPal. L'entreprise fusionne avec X.com, fondée par Elon Musk, avant d'adopter définitivement le nom PayPal.
L'ambition dépasse initialement la simple création d'un moyen pratique de paiement sur Internet. Une partie de ses fondateurs imagine les paiements numériques comme un moyen de réduire la dépendance aux infrastructures financières traditionnelles et aux frontières nationales.
PayPal devient finalement une entreprise beaucoup plus pragmatique : une infrastructure permettant de transférer de l'argent rapidement sur Internet, particulièrement adaptée au développement du commerce électronique.
En 2002, eBay rachète PayPal pour environ 1,5 milliard de dollars en actions.
L'opération enrichit plusieurs membres de l'équipe fondatrice. Mais son héritage le plus important dépasse largement cette transaction.
Autour de PayPal se constitue ce qui sera surnommé la « PayPal Mafia » : un réseau d'entrepreneurs et d'investisseurs dont plusieurs membres participeront ensuite à la création ou au développement de Tesla, LinkedIn, YouTube, Yelp, Palantir et de nombreuses autres entreprises.
Le phénomène révèle l'un des mécanismes fondamentaux de la Silicon Valley : le capital financier n'est qu'une composante du pouvoir. Les réseaux de confiance, les ingénieurs, l'expérience opérationnelle et la capacité à financer la génération suivante d'entrepreneurs sont tout aussi importants.
Thiel comprend très tôt cette logique.
Le pari Facebook
En 2004, Peter Thiel investit 500 000 dollars dans une jeune entreprise créée par Mark Zuckerberg : Facebook. L'opération lui donne environ 10 % de l'entreprise à l'époque et fait de lui son premier grand investisseur extérieur.
L'investissement deviendra l'un des paris les plus célèbres de l'histoire du capital-risque.
Mais il illustre surtout la philosophie d'investissement que Thiel développera ensuite : rechercher une entreprise susceptible non pas simplement de participer à un marché existant, mais de construire une position dominante dans un marché nouveau.
Cette distinction deviendra centrale dans Zero to One, publié en 2014 avec Blake Masters.
Pour Thiel, une entreprise véritablement innovante ne doit pas chercher à devenir légèrement meilleure que ses concurrentes. Elle doit créer quelque chose qui n'existait pas.
Passer de 1 à n consiste à reproduire.
Passer de 0 à 1 consiste à inventer.
Cette distinction conduit à une conclusion provocatrice : l'objectif d'une entreprise technologique devrait être d'échapper à la concurrence.
L'éloge du monopole
Dans la théorie économique classique, la concurrence est généralement considérée comme bénéfique. Elle réduit les prix, stimule l'efficacité et empêche les entreprises d'extraire durablement des rentes excessives.
Thiel inverse en partie cette logique.
Pour lui, une entreprise engagée dans une concurrence permanente consacre une grande partie de son énergie à survivre. Ses marges diminuent, ses décisions se raccourcissent et sa capacité à financer des projets de long terme se réduit.
À l'inverse, une entreprise disposant d'une technologie, d'un réseau, d'une marque ou d'économies d'échelle suffisamment puissants pour dominer son marché bénéficie de profits lui permettant d'investir dans l'avenir.
Il ne défend donc pas nécessairement le monopole réglementaire ou la rente protégée par l'État. Il valorise ce qu'il considère comme le monopole créatif : une entreprise ayant construit quelque chose suffisamment différent pour se retrouver temporairement seule dans sa catégorie.
Cette doctrine est fondamentale pour comprendre une partie de l'économie numérique.
Google dans la recherche, Facebook dans les réseaux sociaux, Microsoft dans certains logiciels, Nvidia dans les accélérateurs d'intelligence artificielle ou plusieurs grandes plateformes numériques démontrent qu'une technologie peut produire des rendements croissants et des effets de réseau qui favorisent naturellement une forte concentration.
Le paradoxe est considérable.
Une partie de la révolution numérique, historiquement associée à l'ouverture des marchés et à la décentralisation, a produit certaines des concentrations économiques les plus puissantes de l'histoire contemporaine.
Thiel ne considère pas nécessairement cette évolution comme une anomalie.
Elle peut être le résultat naturel du succès technologique.
Palantir : lorsque la Silicon Valley rencontre l'État
La création de Palantir en 2003 constitue probablement le projet le plus important pour comprendre la dimension politique de Peter Thiel.
L'entreprise développe des plateformes permettant d'intégrer, d'organiser et d'analyser de grandes quantités de données dispersées. Ses technologies sont progressivement utilisées par des agences gouvernementales, des services de renseignement, des forces armées, des administrations, mais également par des entreprises privées.
La CIA, à travers son fonds d'investissement In-Q-Tel, figure parmi les premiers soutiens de Palantir.
Cette relation avec l'appareil d'État distingue fortement Palantir de la culture dominante de la Silicon Valley des années 2000, largement orientée vers les consommateurs, la publicité numérique et les applications Internet.
Deux décennies plus tard, la situation a profondément changé.
Selon les documents déposés par Palantir auprès de la Securities and Exchange Commission, l'entreprise a réalisé environ 4,48 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2025. Environ 2,40 milliards provenaient de clients gouvernementaux, dont approximativement 1,9 milliard du gouvernement américain.
Palantir se situe ainsi à l'intersection de deux systèmes longtemps considérés comme différents : l'écosystème logiciel de la Silicon Valley et l'appareil de sécurité nationale américain.
C'est précisément cette intersection qui rend Thiel particulièrement important.
Le libertarien qui se méfie de l'État a contribué à construire l'une des entreprises technologiques les plus étroitement associées aux fonctions régaliennes de cet État.
Ce paradoxe n'est qu'apparent si l'on considère que Thiel distingue souvent la bureaucratie administrative de la capacité stratégique. Sa critique ne vise pas nécessairement l'existence d'un État puissant. Elle concerne davantage ce qu'il considère comme son inefficacité, sa lenteur ou son incapacité à maîtriser les technologies déterminantes.
Dans cette perspective, l'entreprise technologique ne remplace pas nécessairement l'État.
Elle peut devenir l'infrastructure qui lui permet de redevenir puissant.
Founders Fund : financer le monde physique
Avec Founders Fund, créé au milieu des années 2000, cette philosophie devient une stratégie d'allocation du capital.
Le portefeuille du fonds est révélateur. Founders Fund a investi notamment dans SpaceX, Palantir, Anduril, Stripe, Facebook, Airbnb, Neuralink, OpenAI, DeepMind, Figma, Spotify, Nubank, The Boring Company et plusieurs entreprises opérant dans l'énergie, l'industrie, le spatial, l'intelligence artificielle ou la défense.
Toutes ne correspondent évidemment pas à une doctrine unique.
Mais une tendance apparaît.
Thiel et plusieurs investisseurs proches de sa pensée ont régulièrement critiqué la concentration du capital-risque sur des innovations numériques relativement superficielles alors que des secteurs plus difficiles — énergie, industrie, espace, biotechnologies, défense — exigeaient des horizons d'investissement plus longs et davantage de capital.
Le célèbre contraste entre les voitures volantes promises par la science-fiction et les applications numériques résume cette frustration.
Pendant plusieurs décennies, l'Occident aurait connu une croissance spectaculaire de ses capacités informatiques sans progression comparable dans de nombreux domaines physiques.
Cette thèse de la « stagnation » technologique est discutable. Les progrès réalisés dans la médecine, les semi-conducteurs, l'énergie ou les communications sont considérables.
Mais elle a profondément influencé une génération d'entrepreneurs.
SpaceX veut réduire radicalement le coût de l'accès à l'espace.
Anduril développe des systèmes autonomes pour la défense.
Palantir construit des infrastructures logicielles pour les organisations complexes.
Neuralink travaille sur les interfaces cerveau-machine.
D'autres entreprises financées par l'écosystème de capital-risque américain cherchent à développer de nouveaux réacteurs nucléaires, des usines automatisées, des systèmes de drones ou de nouvelles infrastructures énergétiques.
La Silicon Valley revient progressivement vers les atomes après avoir dominé les bits.
La critique des institutions
La pensée de Thiel ne s'arrête pourtant pas à l'économie.
Dans un essai publié en 2009 par Cato Unbound, il écrit une phrase devenue emblématique de ses positions : il ne croit plus que « liberté et démocratie » soient compatibles.
Sortie de son contexte, cette phrase peut donner l'impression d'une simple hostilité à la démocratie. Son raisonnement est plus complexe, mais également plus radical.
Thiel explique alors avoir perdu confiance dans la capacité du processus politique démocratique à produire les résultats libertariens qu'il souhaite. Il considère que l'expansion de l'État, la réglementation et les mécanismes électoraux rendent extrêmement difficile la réduction du pouvoir politique par les moyens politiques eux-mêmes.
Sa conclusion de l'époque consiste donc moins à conquérir l'État qu'à chercher des espaces permettant d'échapper à son emprise.
Internet en constitue un.
Le seasteading — création de communautés autonomes en mer — en constitue un autre.
L'espace pourrait en devenir un troisième.
La technologie devient ainsi davantage qu'un instrument économique : elle devient un moyen de créer de nouvelles possibilités institutionnelles.
Cette pensée permet de comprendre pourquoi Thiel a financé ou soutenu des projets qui peuvent sembler très éloignés les uns des autres.
Cryptomonnaies, villes nouvelles, prolongation de la vie, exploration spatiale, intelligence artificielle ou communautés expérimentales partagent une même interrogation : peut-on construire de nouveaux systèmes lorsque les systèmes existants semblent impossibles à réformer ?
De la sortie de la politique à son investissement
Il existe cependant une contradiction spectaculaire dans cette trajectoire.
Après avoir expliqué que les libertariens devaient chercher à dépasser la politique, Thiel devient progressivement l'un des entrepreneurs de la Silicon Valley les plus directement impliqués dans la politique américaine.
En 2016, il soutient publiquement Donald Trump et prend la parole lors de la Convention nationale républicaine.
Le geste est alors particulièrement inhabituel dans une Silicon Valley où le soutien aux démocrates domine largement.
Thiel finance ensuite différents candidats républicains et joue un rôle important dans l'émergence politique de certaines figures issues ou proches de l'écosystème technologique.
Le cas de J.D. Vance est emblématique.
Avant son entrée au Sénat puis son accession à la vice-présidence des États-Unis, Vance avait travaillé dans l'univers du capital-risque associé à Thiel. Lors de sa campagne sénatoriale dans l'Ohio en 2022, Thiel a apporté un soutien financier majeur à un comité politique favorable à sa candidature.
Cette évolution signale un changement plus large.
Une partie de la Silicon Valley ne cherche plus seulement à obtenir de Washington un environnement réglementaire favorable.
Elle cherche à influencer directement la conception de la puissance américaine.
La naissance d'une droite technologique
Il serait excessif de réduire l'ensemble de cette mouvance à Peter Thiel. Elon Musk, Marc Andreessen, David Sacks, Palmer Luckey et d'autres entrepreneurs ou investisseurs possèdent leurs propres trajectoires et leurs propres convictions.
Mais un nouvel espace idéologique s'est progressivement constitué.
Il combine, selon les acteurs, plusieurs éléments : critique de la bureaucratie, défense de l'entrepreneuriat, hostilité à certaines formes de réglementation, réindustrialisation américaine, accélération technologique, défense nationale, intelligence artificielle, cryptomonnaies et scepticisme envers certaines institutions universitaires ou médiatiques.
Cette constellation n'est pas parfaitement cohérente.
Elle mélange libertarianisme et nationalisme économique, dérégulation et contrats publics massifs, méfiance envers l'État administratif et volonté de renforcer l'État militaire, défense de la liberté individuelle et développement de technologies de surveillance.
Thiel incarne plusieurs de ces contradictions.
C'est précisément ce qui le rend représentatif d'une époque.
Le paradoxe libertarien
Palantir constitue probablement la manifestation la plus visible de cette contradiction.
Comment un libertarien attaché à la limitation du pouvoir politique peut-il contribuer à construire des outils permettant aux gouvernements de traiter des quantités gigantesques de données ?
La réponse de Thiel et de Palantir consiste généralement à distinguer la technologie elle-même de l'usage qui en est fait et à défendre l'idée que les démocraties doivent disposer d'outils technologiques suffisamment puissants pour rivaliser avec leurs adversaires.
Cette logique est devenue particulièrement importante avec le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances.
Les États-Unis ne peuvent conserver leur avantage militaire sans entreprises capables de développer rapidement intelligence artificielle, satellites, systèmes autonomes, cybersécurité et infrastructures de données.
La frontière traditionnelle entre complexe militaro-industriel et industrie technologique devient alors beaucoup plus poreuse.
Lockheed Martin, RTX ou Northrop Grumman ne sont plus les seuls modèles possibles de fournisseurs stratégiques.
Palantir, SpaceX, Anduril et une nouvelle génération d'entreprises issues du capital-risque cherchent à devenir des composantes centrales de la puissance américaine.
Thiel a contribué très tôt à cette convergence.
Le pouvoir du réseau
Son influence ne peut cependant pas être mesurée uniquement par ses participations financières.
Elle fonctionne par réseaux.
Anciens de PayPal, entrepreneurs financés par Founders Fund, anciens salariés de Palantir, investisseurs, intellectuels, responsables politiques et ingénieurs constituent un écosystème dont les membres circulent entre entreprises, fonds d'investissement et institutions publiques.
C'est une forme particulière de pouvoir.
Elle n'est ni strictement économique, ni institutionnelle, ni politique.
Elle repose sur la capacité à identifier des personnes, financer des projets, constituer des équipes et créer des organisations capables ensuite d'exercer leur propre influence.
Le capital-risque devient alors un mécanisme de sélection des futurs centres de pouvoir.
Investir dans une startup n'est plus simplement parier sur son rendement financier.
Lorsqu'il s'agit d'intelligence artificielle, de défense, de monnaie, de données ou d'espace, choisir quelles entreprises disposent du capital nécessaire pour se développer revient aussi à participer indirectement au choix des infrastructures du futur.
La Thiel Fellowship : contre la reproduction des élites
Cette critique des institutions apparaît également dans la Thiel Fellowship.
Créé en 2011, le programme propose à de jeunes entrepreneurs de recevoir 100 000 dollars sur deux ans pour développer leurs projets plutôt que de suivre immédiatement un cursus universitaire traditionnel.
Le programme est volontairement provocateur.
Aux États-Unis, les universités d'élite constituent l'un des principaux mécanismes de reproduction des élites économiques, administratives et technologiques. Stanford, Harvard, MIT ou Yale offrent non seulement une formation, mais également des réseaux, une légitimité sociale et un accès privilégié aux organisations les plus prestigieuses.
Thiel, lui-même diplômé de Stanford et de sa faculté de droit, critique précisément ce système.
Selon lui, la compétition pour les diplômes prestigieux peut pousser les individus les plus talentueux à suivre des trajectoires déjà balisées plutôt qu'à prendre des risques.
On retrouve ici la logique girardienne.
Tout le monde veut entrer dans les mêmes universités parce que tout le monde veut entrer dans les mêmes universités.
Tout le monde cherche les mêmes emplois parce que les individus considérés comme brillants recherchent les mêmes emplois.
Le prestige devient mimétique.
L'entrepreneur doit rompre cette boucle.
Une fortune devenue instrument
La réussite de ces investissements a fait de Thiel l'un des hommes les plus riches du monde. Forbes évaluait sa fortune à environ 27,9 milliards de dollars à la fin juillet 2026, estimation naturellement variable avec les marchés et la valorisation de ses participations.
Mais dans son cas, la fortune importe moins comme indicateur de consommation que comme capacité d'intervention.
Le capital permet de financer des entreprises avant qu'elles ne soient consensuelles.
Il permet de soutenir des candidats politiques.
Il permet de financer des institutions intellectuelles.
Il permet d'attendre plusieurs années qu'une technologie atteigne sa maturité.
Il permet surtout d'assumer des paris que des organisations soumises à des contraintes de rentabilité immédiate ne peuvent pas nécessairement prendre.
C'est l'un des grands changements produits par l'accumulation de richesse dans l'économie technologique américaine.
Certains individus disposent désormais de ressources comparables au budget de nombreuses institutions publiques et peuvent les engager avec une liberté considérable.
La question dépasse Peter Thiel.
Elle concerne Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Ellison et plusieurs dizaines de milliardaires capables de financer infrastructures, recherche scientifique, médias, campagnes politiques, intelligence artificielle ou programmes spatiaux.
La concentration du capital produit ainsi une concentration de la capacité à expérimenter.
Le retour de l'État
L'histoire de Thiel contient enfin une ironie majeure.
Une grande partie du libertarianisme technologique des années 1990 imaginait Internet comme un espace permettant progressivement de contourner les États.
Trente ans plus tard, les entreprises technologiques les plus stratégiques se rapprochent au contraire des gouvernements.
L'intelligence artificielle dépend de semi-conducteurs soumis aux contrôles à l'exportation.
Les constellations satellitaires deviennent des infrastructures militaires.
Les fabricants de drones travaillent avec les ministères de la Défense.
Les centres de données dépendent de politiques énergétiques et industrielles.
Les gouvernements financent la production de semi-conducteurs.
Les plateformes numériques sont intégrées aux rivalités géopolitiques.
La technologie n'a pas supprimé la géopolitique.
Elle en est devenue l'un des principaux terrains.
Cette évolution rapproche paradoxalement la Silicon Valley du monde que Thiel semblait vouloir fuir lorsqu'il écrivait sur la possibilité d'échapper à la politique.
Mais elle peut également être interprétée autrement : si l'on ne peut pas sortir du système politique, il faut modifier les institutions capables d'y exercer le pouvoir.
Une vision qui rencontre son époque
Il serait facile de présenter Peter Thiel comme un prophète ayant anticipé l'évolution du monde technologique.
Ce serait excessif.
Certaines de ses prédictions ont été erronées. Plusieurs projets qu'il a soutenus n'ont pas produit les ruptures espérées. Sa vision du progrès est contestable, ses positions politiques profondément controversées et certaines de ses contradictions restent difficiles à résoudre.
Mais plusieurs transformations contemporaines donnent incontestablement davantage de poids aux questions qu'il pose depuis longtemps.
L'Occident doit-il retrouver une capacité à construire de grandes infrastructures ?
Les démocraties peuvent-elles mener des politiques technologiques sur plusieurs décennies ?
Les entreprises stratégiques doivent-elles rechercher la concurrence ou la domination ?
Les universités sélectionnent-elles réellement les meilleurs innovateurs ou reproduisent-elles des comportements conformistes ?
L'État doit-il développer lui-même ses technologies critiques ou s'appuyer sur des entreprises privées ?
Et que se passe-t-il lorsque quelques entrepreneurs disposent d'une influence croissante sur les infrastructures dont dépend la souveraineté nationale ?
Ces questions ne sont plus marginales.
Elles structurent désormais une partie du débat sur l'avenir des États-Unis.
Au-delà de Peter Thiel
Le véritable sujet n'est donc peut-être pas Peter Thiel lui-même.
Il est la transformation de la relation entre capital, technologie et pouvoir.
Pendant une grande partie du XXe siècle, les États concentraient l'essentiel des moyens nécessaires pour développer les technologies stratégiques : nucléaire, espace, aviation, télécommunications ou informatique militaire.
Depuis plusieurs décennies, une partie croissante de l'innovation est produite par des entreprises privées disposant de ressources financières, de talents et de capacités techniques considérables.
L'intelligence artificielle accélère encore cette évolution.
Les modèles les plus avancés, les centres de données, les puces, les réseaux satellitaires et les plateformes numériques sont largement contrôlés par des entreprises.
L'État demeure souverain juridiquement.
Mais une partie de sa capacité opérationnelle dépend désormais d'infrastructures qu'il ne possède pas entièrement.
Peter Thiel a construit sa carrière précisément à cette frontière.
Il a commencé dans un univers technologique qui rêvait de réduire l'importance de l'État. Il a ensuite contribué à créer une entreprise travaillant au cœur de ses fonctions stratégiques. Il a financé des entrepreneurs développant les infrastructures du futur. Puis il s'est rapproché directement de la politique.
Cette trajectoire raconte quelque chose de plus vaste que l'histoire d'un milliardaire.
Elle raconte la fin progressive de la séparation entre Silicon Valley et Washington.
Et peut-être l'émergence d'un nouveau type d'élite : ni simplement industrielle, ni simplement financière, ni simplement politique, mais capable d'agir simultanément sur le capital, la technologie, les infrastructures et les institutions.
Dans ce monde, le pouvoir ne consiste plus seulement à gouverner.
Il consiste aussi à décider quelles technologies seront construites.
Sources principales
- Peter Thiel, The Education of a Libertarian, Cato Unbound, 2009.
- Peter Thiel et Blake Masters, Zero to One: Notes on Startups, or How to Build the Future, 2014.
- Palantir Technologies, Form 10-K / rapport annuel 2025, U.S. Securities and Exchange Commission.
- Founders Fund, portefeuille et documentation institutionnelle.
- Forbes, profil et estimation patrimoniale de Peter Thiel, juillet 2026.
- Wharton School, entretien avec Peter Thiel sur la concurrence, l'innovation et les monopoles.
- Archives et documents publics relatifs à PayPal, Facebook, Palantir et aux activités d'investissement de Peter Thiel.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


