La dette est généralement racontée comme une anomalie. Celle d’un État devient inquiétante lorsqu’elle dépasse certains seuils, celle d’une entreprise lorsqu’elle menace sa solvabilité, celle d’un ménage lorsqu’elle absorbe une part excessive de ses revenus. Chaque problème semble appartenir à son propre univers. Pourtant, à l’échelle de l’économie contemporaine, ces dettes ne constituent pas trois phénomènes distincts. Elles forment les différentes composantes d’un même système.
En 2024, selon le Global Debt Monitor du Fonds monétaire international, la dette mondiale dépassait légèrement 235 % du PIB mondial, pour atteindre environ 251 000 milliards de dollars. La dette publique représentait un peu moins de 93 % du PIB mondial et la dette privée — principalement celle des entreprises et des ménages — un peu moins de 143 %.
Ces chiffres impressionnent par leur taille. Mais leur véritable intérêt est ailleurs. Ils révèlent une économie dans laquelle une part considérable de l’activité repose sur la possibilité de mobiliser aujourd’hui des revenus qui ne seront produits que demain.
La dette n’est donc plus simplement un moyen de financer l’économie. Elle en est devenue l’une des infrastructures.
Déplacer le temps
Emprunter consiste fondamentalement à déplacer une contrainte dans le temps.
Un ménage peut acquérir aujourd’hui un logement qu’il aurait dû attendre plusieurs décennies pour financer par son épargne. Une entreprise peut construire une usine avant d’avoir généré les profits nécessaires à cet investissement. Un État peut réaliser une infrastructure dont le coût sera supporté progressivement par les contribuables futurs.
Le crédit transforme ainsi des revenus futurs en capacité d’action présente.
C’est précisément ce qui lui confère sa puissance économique. Sans dette, une grande partie de l’investissement devrait être précédée d’une accumulation d’épargne. Les projets seraient plus lents, les entreprises disposeraient de moins de possibilités d’expansion et l’accès à certains actifs, notamment immobiliers, serait considérablement restreint.
Le système financier moderne a réduit cette contrainte en organisant la circulation de l’épargne entre ceux qui disposent momentanément de capitaux et ceux qui souhaitent les utiliser.
Mais cette mécanique produit une conséquence fondamentale : elle rend le présent dépendant du futur.
Chaque dette suppose que des revenus suffisamment importants seront produits demain pour permettre son remboursement. Le crédit est donc toujours, implicitement, une anticipation sur la croissance, les revenus, les profits ou les recettes fiscales futurs.
Lorsque cette anticipation se généralise, l’économie entière commence à fonctionner sur des promesses.
Trois débiteurs, un seul système
La dette publique, la dette des entreprises et celle des ménages sont souvent étudiées séparément. Dans la réalité financière, elles sont profondément imbriquées.
Les ménages déposent leur épargne dans les banques, les fonds d’investissement, les assurances ou les régimes de retraite. Ces institutions utilisent une partie de ces ressources pour financer des entreprises, acquérir des obligations publiques ou accorder des crédits.
Les entreprises empruntent pour investir, produire et rémunérer leurs salariés. Ces salaires permettent aux ménages de consommer, d’épargner et de rembourser leurs propres crédits.
L’État prélève des impôts sur ces revenus et ces activités, mais emprunte également auprès des marchés financiers. Les titres qu’il émet sont eux-mêmes détenus par des banques, des assureurs, des fonds de pension, des gestionnaires d’actifs et parfois directement par les ménages.
La dette de l’un devient ainsi l’actif de l’autre.
Cette observation change la manière de regarder l’endettement. Supprimer brutalement une dette ne signifie pas simplement libérer un débiteur : cela peut également détruire une créance détenue par un autre acteur économique.
Le système repose donc moins sur une opposition entre créanciers et débiteurs que sur une immense architecture de bilans interdépendants.
L’État, emprunteur permanent
La dette souveraine occupe une position particulière dans cette architecture.
Historiquement, les États empruntaient largement pour financer des circonstances extraordinaires : guerres, grands travaux ou crises. Dans les économies contemporaines, l’endettement public est devenu beaucoup plus permanent.
Les États refinancent régulièrement leurs obligations arrivant à échéance en émettant de nouveaux titres. Dans de nombreux pays, l'objectif n'est donc pas de rembourser intégralement la dette publique, mais d'en maintenir la soutenabilité : conserver la capacité de payer les intérêts, de refinancer les échéances et de préserver la confiance des investisseurs.
Cette logique fonctionne tant que plusieurs équilibres tiennent simultanément.
La croissance doit produire suffisamment de revenus. Les recettes fiscales doivent rester compatibles avec les dépenses publiques. Les investisseurs doivent continuer à accepter de détenir la dette. Et le coût du financement ne doit pas augmenter au point de rendre son service insoutenable.
Les taux d'intérêt jouent ici un rôle déterminant. Une économie fortement endettée peut parfaitement fonctionner lorsque le coût de la dette reste faible. La même dette devient beaucoup plus lourde lorsque les taux augmentent.
C'est pourquoi les décisions des banques centrales dépassent largement la question de l'inflation. Elles modifient également le prix auquel l'ensemble du système peut continuer à porter sa dette.
L’entreprise entre levier et vulnérabilité
Pour l'entreprise, la dette possède une autre fonction : elle permet d'accélérer.
Une société capable de générer un rendement supérieur au coût de son financement peut utiliser l'endettement comme levier. Elle investit davantage que ne le permettraient ses seuls fonds propres et augmente potentiellement la rentabilité du capital de ses actionnaires.
Une partie considérable du capitalisme moderne repose sur ce principe.
Mais le levier fonctionne dans les deux directions.
Lorsque les revenus progressent, la dette amplifie les capacités d'investissement. Lorsqu'ils diminuent, les échéances restent. Une usine peut fonctionner en dessous de ses capacités ; une mensualité bancaire ne s'adapte pas automatiquement à son taux d'utilisation.
Les entreprises très endettées deviennent donc particulièrement sensibles aux retournements économiques, à la hausse des taux et aux contractions de leurs marges.
La dette permet d'accélérer la croissance. Elle réduit également la marge d'erreur.
Le ménage et l’anticipation du revenu
Pour les ménages, le mécanisme est plus quotidien mais repose exactement sur la même logique.
Le crédit immobilier permet d'acquérir un logement en échange de vingt ou trente années de revenus futurs. Le crédit automobile transforme plusieurs années d'épargne potentielle en capacité d'achat immédiate. Le crédit à la consommation pousse encore plus loin cette logique en finançant directement des dépenses présentes par des revenus à venir.
Cette possibilité a profondément transformé les sociétés contemporaines.
Elle a démocratisé l'accès à certains biens mais également contribué à faire du revenu futur une ressource financière disponible dans le présent.
Une partie du niveau de vie ne dépend donc plus seulement du revenu courant. Elle dépend également de la capacité d'emprunt.
La distinction est essentielle.
Deux ménages disposant du même revenu peuvent avoir des niveaux de consommation très différents selon leur accès au crédit. Inversement, une hausse des taux ou un durcissement des conditions bancaires peut réduire brutalement la demande sans que les revenus nominaux aient encore diminué.
Le crédit n'accompagne pas simplement la consommation : il participe à sa formation.
Le Maroc dans cette architecture
Le Maroc offre une illustration intéressante de cette interdépendance.
L'économie demeure fortement structurée autour de l'intermédiation bancaire. L'État finance une partie de ses besoins par l'endettement, les entreprises utilisent largement le crédit bancaire et les ménages recourent au financement notamment pour l'immobilier et la consommation.
Selon le Rapport annuel sur la stabilité financière 2024 publié conjointement par Bank Al-Maghrib et les autorités marocaines de supervision financière, les crédits bancaires accordés aux entreprises non financières atteignaient 634 milliards de dirhams, soit 39,7 % du PIB. Leurs créances en souffrance s'établissaient à environ 70 milliards de dirhams, correspondant à un taux de défaut de 11,1 %. Le même rapport projetait une dette du Trésor représentant environ 67 % du PIB en 2025 puis 65,6 % en 2026.
Ces données montrent les deux faces du crédit.
D'un côté, il finance l'activité économique. De l'autre, une fraction des créances finit nécessairement par rencontrer des difficultés de remboursement.
C'est ici qu'apparaît une évolution particulièrement révélatrice du système financier marocain.
Quand la dette défaillante devient elle-même un marché
Lorsqu'un emprunteur cesse d'honorer normalement sa dette, la créance correspondante devient une créance en souffrance. Elle ne disparaît pas pour autant.
Elle demeure inscrite dans le bilan de la banque.
Bank Al-Maghrib a souligné que ces créances peuvent y rester pendant des périodes importantes en raison notamment des délais de recouvrement amiable ou judiciaire et des contraintes fiscales entourant leur sortie des bilans. Elles génèrent des coûts de gestion, mobilisent des fonds propres réglementaires et pèsent sur la liquidité des établissements.
Le Maroc travaille précisément à la création d'un marché secondaire des créances en souffrance.
L'idée marque une évolution importante.
Au lieu que la banque conserve nécessairement jusqu'à son dénouement une créance devenue problématique, celle-ci pourrait être cédée à des investisseurs spécialisés. Ces derniers l'achèteraient à un prix négocié tenant compte de la probabilité de récupération, des garanties éventuelles, des délais judiciaires et du risque associé.
Une dette de 100 ne vaut évidemment plus 100 lorsqu'il devient incertain qu'elle sera intégralement remboursée. Mais elle ne vaut pas nécessairement zéro.
Entre les deux apparaît un prix.
Et dès qu'un prix peut être déterminé, un marché peut apparaître.
Le projet présenté par Bank Al-Maghrib vise notamment à lever certains obstacles juridiques à la transférabilité directe des créances en souffrance, avec une simplification du processus de cession. Pour les banques, l'objectif est clair : assainir les bilans, libérer des fonds propres et récupérer des liquidités susceptibles d'être réaffectées au financement de l'économie. La réforme nécessite parallèlement des dispositifs d'information permettant aux investisseurs d'évaluer les portefeuilles cédés ainsi qu'un traitement fiscal approprié.
La réflexion n'est pas récente. La Banque mondiale documentait déjà l'accompagnement du Maroc pour supprimer les obstacles fiscaux, juridiques et institutionnels à l'émergence de ce marché.
Il faut néanmoins distinguer le développement du cadre permettant ce marché de l'existence d'un marché déjà profond, liquide et arrivé à maturité. La construction d'un marché de créances dégradées dépend autant des textes que de la qualité des données disponibles, de la capacité de valorisation, de l'efficacité du recouvrement et de l'apparition d'investisseurs spécialisés.
Mais le principe est déjà révélateur.
L'économie moderne ne construit plus seulement des marchés permettant de créer de la dette. Elle construit également des marchés permettant de gérer la dette lorsqu'elle ne fonctionne plus comme prévu.
Organiser l’échec plutôt que l’empêcher
Cette évolution dépasse largement le Maroc.
Les marchés de créances dégradées existent sous différentes formes dans de nombreuses économies. L'International Finance Corporation considère leur développement comme un instrument permettant aux banques de se délester d'actifs non performants, de restaurer leur capacité de financement et, dans certains cas, de restructurer les emprunteurs encore viables. En septembre 2025, son programme consacré aux actifs en difficulté indiquait avoir contribué, avec ses partenaires, à retirer des bilans bancaires plus de 49 milliards de dollars de valeur nominale de créances non performantes.
Cette logique illustre une caractéristique fondamentale des systèmes financiers sophistiqués.
Ils ne reposent pas sur l'hypothèse que tous les crédits seront remboursés.
Ils reposent sur leur capacité à absorber les situations dans lesquelles ils ne le seront pas.
Provisionnement bancaire, garanties, restructurations, procédures collectives, titrisation, marchés secondaires de créances dégradées : une grande partie de l'architecture financière sert précisément à répartir, transférer ou absorber le risque produit par le crédit.
La sophistication du système ne consiste donc pas à éliminer l'échec.
Elle consiste à rendre cet échec supportable.
Le paradoxe de la dette
Il serait tentant d'en conclure que l'économie mondiale serait simplement trop endettée.
La réalité est plus complexe.
Une économie sans crédit serait probablement moins vulnérable aux crises financières provoquées par l'endettement. Elle serait également beaucoup moins capable de financer rapidement des logements, des entreprises, des infrastructures et des investissements.
La dette crée simultanément de la capacité et de la fragilité.
C'est son paradoxe fondamental.
Le véritable problème n'est donc pas l'existence de la dette, mais la relation entre le stock de dette et la capacité future de produire les revenus nécessaires pour la supporter.
Lorsque le crédit finance des investissements qui augmentent cette capacité, la dette peut contribuer à produire les ressources permettant son propre remboursement.
Lorsqu'il finance durablement des dépenses sans création correspondante de revenus ou d'actifs productifs, le mécanisme devient beaucoup plus fragile.
La frontière entre les deux n'est pourtant jamais parfaitement visible au moment où l'argent est emprunté.
Une économie construite sur le futur
Derrière les milliers de milliards de dollars de dette mondiale se trouve finalement une idée beaucoup plus simple.
L'économie contemporaine consomme en permanence une partie de son futur.
Les États empruntent sur leurs recettes fiscales à venir. Les entreprises sur leurs profits futurs. Les ménages sur leurs prochains salaires. Les banques transforment ces promesses en actifs. Les investisseurs les achètent, les vendent et les valorisent. Et lorsque certaines promesses ne peuvent plus être honorées normalement, de nouveaux mécanismes apparaissent pour les restructurer, les transférer ou leur attribuer un nouveau prix.
Le développement au Maroc d'un marché secondaire des créances en souffrance s'inscrit précisément dans cette évolution. Il ne constitue pas seulement une réforme technique du secteur bancaire. Il montre jusqu'où peut aller l'organisation économique de la dette : après avoir financé le présent par le futur, le système doit encore savoir quoi faire lorsque ce futur ne produit pas exactement ce qui avait été prévu.
La dette n'est donc pas simplement une charge accumulée au bilan des États, des entreprises et des ménages.
Elle est devenue l'un des mécanismes par lesquels leurs destins économiques sont reliés.
Et peut-être est-ce là ce que révèle le mieux l'économie sous dette : nous n'avons pas seulement emprunté de l'argent. Nous avons construit une partie de notre prospérité sur la possibilité permanente d'emprunter du temps.
Sources principales
Fonds monétaire international — Global Debt Monitor 2025, données mondiales sur la dette publique et privée.
Bank Al-Maghrib, ACAPS et AMMC — Rapport annuel sur la stabilité financière 2024, dette du Trésor, crédit aux entreprises et créances en souffrance.
Bank Al-Maghrib — travaux et présentation relatifs au développement du marché secondaire des créances en souffrance au Maroc.
Banque mondiale — suivi des réformes marocaines concernant le développement d'un marché secondaire des NPL et les obstacles juridiques, fiscaux et institutionnels associés.
International Finance Corporation — travaux sur les marchés d'actifs en difficulté et le Distressed Asset Recovery Program.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


