Pendant plusieurs siècles, le système international a presque toujours semblé posséder un centre.

Il ne s’agissait pas nécessairement d’un centre incontesté, ni même d’une puissance capable d’imposer sa volonté partout. Mais quelque part existait un État, un groupe de puissances ou un ensemble d’institutions suffisamment dominant pour structurer les échanges, fixer une partie des règles, garantir certaines routes commerciales, organiser les alliances et définir les contours de l’ordre international.

L’Europe occupa longtemps cette position. Londres fut au cœur d’un système commercial et financier mondial au XIXe siècle. Après 1945, Washington construisit autour de sa puissance militaire, économique, monétaire et technologique une architecture dont une grande partie subsiste encore.

Le monde de 2026 n’a pas complètement quitté cet ordre.

Mais il n’y habite déjà plus tout à fait.

La puissance américaine demeure considérable. La Chine est devenue un acteur incontournable. L’Europe conserve une masse économique exceptionnelle. L’Inde avance. La Russie continue d’exercer une influence stratégique disproportionnée par rapport à son poids économique. Des puissances intermédiaires, de la Turquie à l’Arabie saoudite, du Brésil à l’Indonésie, cherchent davantage à définir leurs propres intérêts.

Aucune de ces forces ne semble pourtant capable, seule, d’organiser le système qui apparaît.

Le XXIe siècle pourrait ainsi ne pas devenir chinois, américain, européen ou asiatique.

Il pourrait simplement devenir un monde sans centre.

La longue parenthèse de l’ordre

L’histoire internationale n’a jamais été aussi ordonnée que les récits rétrospectifs le suggèrent. Les guerres, les rivalités impériales et les ruptures économiques ont constamment traversé les systèmes successifs.

Mais certains moments ont produit une concentration exceptionnelle de la puissance.

Au XIXe siècle, l’Empire britannique disposait d’une combinaison remarquable : puissance navale, finance, industrie, commerce, empire territorial et contrôle des routes maritimes. Londres ne gouvernait évidemment pas le monde, mais une partie importante du monde économique passait par Londres.

Après 1945, les États-Unis construisirent quelque chose de plus vaste encore.

Le dollar devint la monnaie centrale du système international. Les institutions de Bretton Woods structurèrent une partie de l’économie mondiale. Les alliances américaines organisèrent la sécurité de l’Europe et d’une grande partie de l’Asie développée. Les multinationales américaines occupèrent des positions centrales dans de nombreuses industries, avant que les entreprises technologiques ne prolongent cette domination dans l’économie numérique.

Après la disparition de l’Union soviétique en 1991, cette concentration atteignit un niveau rarement observé dans l’histoire moderne.

Pendant quelques années, la question n’était plus véritablement de savoir quelle puissance dominait le système international.

La question était de savoir jusqu’où cette domination pouvait s’étendre.

Cette période fut courte.

L’Amérique reste au centre d’un monde qui s’en éloigne

Annoncer le déclin des États-Unis est devenu un exercice intellectuel presque aussi ancien que la puissance américaine elle-même.

Les prophéties ont souvent été prématurées.

Les États-Unis disposent toujours d’atouts qu’aucun autre pays ne possède simultanément : une économie gigantesque, les marchés financiers les plus profonds du monde, une monnaie internationale dominante, une capacité technologique exceptionnelle, des universités puissantes, un appareil militaire global et un réseau d’alliances sans équivalent.

En 2025, malgré une baisse annuelle de leurs dépenses, ils représentaient encore environ un tiers des dépenses militaires mondiales, avec 954 milliards de dollars selon le SIPRI. La Chine, deuxième, se situait autour de 336 milliards.

L’Amérique n’a donc pas disparu du centre.

Ce qui change est autre chose : être la première puissance ne signifie plus nécessairement pouvoir organiser seul le système.

Washington doit désormais arbitrer entre plusieurs théâtres stratégiques, négocier davantage avec ses alliés, protéger certaines chaînes d’approvisionnement, répondre à la montée chinoise et composer avec des États qui acceptent la coopération américaine sans nécessairement accepter l’alignement.

Le problème n’est pas seulement celui de la puissance disponible.

Il est celui du coût croissant nécessaire pour transformer cette puissance en ordre.

La Chine peut contester le centre sans nécessairement l’occuper

La Chine constitue la transformation géopolitique majeure des dernières décennies.

Son ascension économique a modifié les équilibres commerciaux, industriels et technologiques. Pékin est devenu un partenaire commercial essentiel pour une grande partie de la planète. Ses infrastructures, ses investissements, ses capacités manufacturières et son poids financier lui donnent des instruments d’influence qui auraient été difficilement imaginables quelques décennies auparavant.

Sa puissance militaire progresse également. Selon le SIPRI, ses dépenses militaires ont augmenté pour la trente-et-unième année consécutive en 2025.

Mais remplacer les États-Unis suppose davantage que les concurrencer.

Une puissance centrale doit être capable non seulement d’accumuler des ressources, mais également de produire autour d’elle un système auquel les autres trouvent avantage à participer.

C’est ici que la transition devient moins évidente.

La Chine peut être indispensable économiquement sans devenir l’allié stratégique privilégié de ses partenaires commerciaux. Elle peut financer des infrastructures sans nécessairement exporter un modèle institutionnel universel. Elle peut contester certaines normes occidentales sans disposer encore d’une architecture alternative suffisamment large pour les remplacer.

Pékin pourrait donc devenir quelque chose de différent d’un nouvel hégémon : un pôle suffisamment puissant pour empêcher le maintien d’un monde unipolaire, sans être suffisamment dominant pour en construire un autre autour de lui.

Cette distinction est essentielle.

L’Europe : puissance sans centre politique

L’Europe représente un paradoxe différent.

Elle possède le marché, le capital humain, les infrastructures, les institutions et une base industrielle considérable. Elle demeure capable d’imposer des normes réglementaires bien au-delà de ses frontières.

Mais sa puissance reste fragmentée.

L’Union européenne n’est ni un État fédéral achevé ni une simple organisation internationale. Elle dispose d’une souveraineté partagée dont l’efficacité varie selon les domaines.

Sur le commerce ou la concurrence, cette construction peut produire une puissance remarquable.

Sur la guerre, la diplomatie ou certaines dimensions de la politique industrielle, les intérêts nationaux réapparaissent beaucoup plus fortement.

La guerre en Ukraine et l’incertitude stratégique ont néanmoins accéléré une transformation. Les dépenses militaires européennes ont augmenté de 14 % en 2025 pour atteindre environ 864 milliards de dollars selon le SIPRI, soit la plus forte progression annuelle en Europe centrale et occidentale depuis les premières années de la guerre froide.

L’Europe redécouvre ainsi une vieille réalité : la puissance économique ne suffit pas toujours à garantir l’autonomie stratégique.

Elle pourrait devenir l’un des grands pôles du monde qui vient.

Mais un pôle n’est pas nécessairement un centre.

L’ascension des puissances qui ne veulent choisir personne

La transformation la plus profonde se produit peut-être ailleurs.

Pendant la guerre froide, une grande partie de la politique internationale était interprétée à travers l’affrontement entre deux blocs. Même les pays non alignés définissaient en partie leur position par rapport à cette bipolarité.

Le paysage actuel est différent.

L’Inde peut coopérer avec les États-Unis dans l’Indo-Pacifique tout en maintenant des relations avec la Russie. Les monarchies du Golfe peuvent conserver leurs partenariats sécuritaires occidentaux tout en approfondissant leurs relations économiques avec l’Asie. La Turquie appartient à l’OTAN tout en poursuivant une diplomatie largement autonome. Le Brésil peut défendre ses intérêts occidentaux, sud-américains et émergents sans considérer ces appartenances comme contradictoires.

Ce comportement est parfois présenté comme une nouvelle forme de non-alignement.

Il s’agit peut-être plutôt de multi-alignement.

Les États ne cherchent plus nécessairement à rester en dehors des systèmes de puissance.

Ils cherchent à participer à plusieurs simultanément.

L’objectif n’est plus toujours de choisir un camp, mais d’éviter qu’un choix unique réduise leur liberté d’action.

Cette logique modifie profondément la hiérarchie internationale.

Plus les puissances intermédiaires disposent d’options, moins les grandes puissances peuvent considérer leur alignement comme acquis.

La mondialisation ne disparaît pas

Il serait tentant d’interpréter cette fragmentation comme la fin de la mondialisation.

Les chiffres racontent une histoire plus complexe.

Le commerce mondial des biens et services a dépassé 35 000 milliards de dollars en 2025, un record historique. Au premier semestre 2026, la valeur du commerce mondial continuait encore de progresser fortement, même si une partie de cette hausse provenait de l’augmentation des prix.

Le monde ne se déconnecte donc pas simplement.

Il réorganise ses connexions.

Les chaînes de valeur se déplacent. Les États recherchent davantage de sécurité économique. Certaines productions stratégiques sont relocalisées ou diversifiées. Les restrictions commerciales se multiplient dans plusieurs secteurs sensibles.

Parallèlement, les échanges Sud-Sud progressent. En 2025, ils ont augmenté plus rapidement que le commerce mondial dans son ensemble.

La CNUCED décrit ainsi un commerce international où fragmentation, régionalisation et intégration inégale deviennent progressivement des caractéristiques structurelles.

La mondialisation pourrait donc survivre à l’ordre politique qui l’avait accompagnée.

C’est peut-être l’un des grands paradoxes du siècle.

Nous pourrions avoir une économie profondément interdépendante dans un système politiquement de plus en plus fragmenté.

Plusieurs mondes dans le même monde

Cette évolution produit une géographie internationale étrange.

Les États-Unis peuvent rester au cœur du système financier.

La Chine peut rester au cœur de nombreuses chaînes industrielles.

L’Europe peut rester au cœur de la production réglementaire.

Le Golfe peut devenir toujours plus important dans les flux énergétiques et financiers.

L’Inde peut devenir l’un des principaux centres démographiques, numériques et industriels.

Aucun de ces centres fonctionnels ne correspond nécessairement au centre politique du système.

C’est peut-être là que réside la véritable nouveauté.

Le monde pourrait ne plus posséder une hiérarchie unique.

Il pourrait en posséder plusieurs.

Un pays peut dépendre des États-Unis pour sa sécurité, de la Chine pour son commerce, de l’Europe pour ses débouchés, du Golfe pour son énergie et d’infrastructures numériques contrôlées par des entreprises privées dont la puissance dépasse parfois celle de nombreux États.

La carte du pouvoir devient alors différente selon la question posée.

Qui contrôle la monnaie ?

Qui produit les semi-conducteurs ?

Qui sécurise les routes maritimes ?

Qui possède les données ?

Qui fabrique les batteries ?

Qui contrôle les minerais critiques ?

Qui peut imposer des sanctions ?

Qui peut les contourner ?

Il n’existe plus nécessairement une réponse unique.

Le retour de la souveraineté

Cette dispersion explique en partie le retour spectaculaire du vocabulaire de la souveraineté.

Souveraineté énergétique. Souveraineté industrielle. Souveraineté alimentaire. Souveraineté numérique. Autonomie stratégique.

Ces expressions auraient semblé presque anachroniques au sommet de la mondialisation libérale.

Elles sont désormais au cœur des politiques publiques.

Car lorsqu’un système possède un centre stable, une partie de la sécurité peut être externalisée.

Lorsque ce centre devient incertain, les États recommencent à constituer des réserves.

Ils veulent produire davantage chez eux, diversifier leurs fournisseurs, contrôler certaines technologies, sécuriser leurs infrastructures, reconstruire des industries militaires et réduire leurs dépendances les plus dangereuses.

L’augmentation des dépenses militaires mondiales en constitue l’une des manifestations les plus visibles. Elles ont atteint environ 2 887 milliards de dollars en 2025, leur niveau le plus élevé jamais enregistré par le SIPRI, après onze années consécutives de hausse.

Le réarmement n’est pas seulement le produit des guerres présentes.

Il traduit également une modification des anticipations.

Les États se préparent à un monde dans lequel les garanties collectives paraissent moins certaines.

Un monde plus libre — et peut-être plus dangereux

La disparition d’un centre unique n’est pas nécessairement une catastrophe.

Elle peut offrir davantage d’autonomie aux puissances moyennes et aux pays émergents. Elle peut réduire la capacité d’un seul acteur à imposer ses préférences. Elle peut favoriser des coalitions plus flexibles et permettre l’apparition de nouveaux centres économiques.

Pour une grande partie du monde, la multipolarité signifie aussi la possibilité de négocier.

Mais la dispersion de la puissance possède son envers.

Un ordre international ne repose pas seulement sur la domination. Il repose également sur la capacité de produire des règles, d’arbitrer les conflits et de fournir certains biens collectifs.

Lorsque plusieurs puissances peuvent bloquer une décision mais qu’aucune ne peut imposer durablement une solution, les crises deviennent plus difficiles à résoudre.

La multipolarité peut donc produire davantage de liberté stratégique.

Elle peut aussi produire davantage d’incertitude.

L’histoire ne garantit pas que l’équilibre entre plusieurs puissances soit naturellement stable.

Elle suggère plutôt le contraire.

Personne ne succédera peut-être à personne

Nous cherchons souvent à comprendre le XXIe siècle avec une question héritée des siècles précédents :

Qui remplacera les États-Unis ?

La Chine ?

L’Inde ?

Une coalition asiatique ?

Un monde organisé autour de plusieurs blocs ?

La question suppose pourtant que l’histoire doive nécessairement désigner un successeur.

Ce n’est pas certain.

Le système international pourrait évoluer vers une configuration dans laquelle les États-Unis restent la première puissance sans retrouver leur domination passée, où la Chine continue son ascension sans devenir un nouvel hégémon, où l’Europe demeure un géant économique imparfaitement stratégique, où l’Inde gagne progressivement en influence et où des dizaines de puissances intermédiaires utilisent cette compétition pour élargir leur propre autonomie.

Personne ne remplacerait alors véritablement personne.

Le centre se serait simplement fragmenté.

La puissance après l’hégémonie

Pendant longtemps, la puissance consistait en partie à rapprocher le monde de soi.

Contrôler les territoires, les routes commerciales, les capitaux, les ressources, les technologies ou les institutions permettait de transformer une supériorité matérielle en influence politique.

Dans le monde qui apparaît, la puissance pourrait prendre une autre forme.

Elle consisterait moins à organiser l’ensemble du système qu’à conserver suffisamment d’autonomie pour ne pas subir entièrement celui que les autres construisent.

Les États les plus puissants ne seront donc pas nécessairement ceux qui domineront tout.

Ce seront peut-être ceux capables de naviguer entre plusieurs systèmes simultanément, de limiter leurs dépendances critiques, de préserver leurs alliances sans en devenir prisonniers et de maintenir suffisamment d’options pour changer de trajectoire lorsque les circonstances l’exigeront.

Le monde sans centre ne sera pas un monde sans puissance.

Il pourrait au contraire être un monde où la puissance sera partout recherchée précisément parce qu’elle ne sera plus concentrée nulle part.

Pendant des siècles, les États ont cherché à atteindre le centre du monde.

Le XXIe siècle pourrait leur imposer une tâche beaucoup plus difficile :

apprendre à vivre dans un monde où il n’y en a plus.


Atlas Limits — 102e article

Sources principales

Fonds monétaire international — analyses de l’économie mondiale et de la fragmentation géoéconomique.

Banque mondiale — travaux sur les perspectives économiques mondiales, le commerce et les économies émergentes.

CNUCED (UN Trade and Development) — Key Statistics and Trends in International Trade 2025 et Global Trade Update 2026.

SIPRI — SIPRI Yearbook 2026 et Trends in World Military Expenditure, 2025.